Une ado­les­cente retrou­ve à Tel-Aviv un père fan­tasque et fauché qu’elle n’a jamais vrai­ment con­nu. Ensem­ble, ils vont par­courir les routes d’Israël et s’offriront par la même occa­sion de nou­veaux repères. En mode mineur mais avec beau­coup de sub­til­ité et de ten­dresse, la réal­isatrice Maya Kenig restitue habile­ment les enjeux qui tour­nent autour de la fil­i­a­tion et de la respon­s­abil­ité.

Lib­by n’a que treize ans mais prend déjà l’avion toute seule. Sa mère, dont on ne décou­vri­ra le vis­age qu’à tra­vers de vieilles VHS de famille, sem­ble avoir décidé un beau jour qu’il était temps pour cette ado­les­cente d’aller à la ren­con­tre de Shaul, son père, un jeune quadra imma­ture et sans le sou, resté en Israël. À son arrivée, la deux­ième guerre du Liban débute et con­traint les deux per­son­nages à se réfugi­er dans un abri anti-bom­barde­ment. Rapi­de­ment, Lib­by com­prend que son père n’a pas d’autre toit à lui offrir et que sa sit­u­a­tion finan­cière fait de son arrivée une con­trainte sup­plé­men­taire. À la suite d’un reportage van­tant la sol­i­dar­ité des Israéliens prêts à accueil­lir des familles fuyant le nord du pays en guerre, Shaul sug­gère à sa fille de se faire pass­er pour réfugiée et d’élire domi­cile chez une famille bour­geoise de Jérusalem.

Si le thème des retrou­vailles famil­iales a été maintes fois traité au ciné­ma, Off White Lies préfère néan­moins emprunter un chemin moins con­ven­tion­nel. Pour Maya Kenig, il ne s’agit en aucun cas d’articuler son scé­nario autour de deux fig­ures trop répan­dues dans le sep­tième art : l’adolescente tac­i­turne qui devra accepter le com­pro­mis pour vivre en com­mu­nauté, le père puéril qui devra endoss­er de nou­velles respon­s­abil­ités pour gag­n­er le respect de sa fille. Ici, les stéréo­types – s’ils sem­blent par­fois point­er le bout de leur nez – sont vite dés­in­té­grés car le souci de la réal­isatrice n’est jamais de faire de cette ren­con­tre fil­iale le chantre d’un moral­isme bien pen­sant. Il suf­fit par exem­ple de voir avec quelle déri­sion Off White Lies rend compte de la fas­ci­na­tion masochiste d’une famille israéli­enne pour les tirs de roquette dont leurs hôtes auraient été soi-dis­ant vic­times pour com­pren­dre qu’aucun mod­èle de valeurs ne peut s’imposer.

Plutôt que d’associer le des­tin des deux per­son­nages à celui chao­tique de tout peu­ple, le par­ti-pris du film est de main­tenir en hors-champ le poli­tique pour s’en remet­tre à la plus com­plète sub­jec­tiv­ité de Lib­by et de son père. Tou­jours à juste hau­teur, sans âpreté ni con­de­scen­dance, Maya Kenig colle aux plus près de ses sujets pour restituer sans trop de fior­i­t­ures une intim­ité qui sera le seul ter­rain de l’apprivoisement. Évi­tant les règle­ments de comptes ou le sym­bol­isme psy­chologique, les enjeux scé­nar­is­tiques reposent surtout sur les petits riens, les bavardages futiles qui met­tent sub­tile­ment en exer­gue ce dont on n’ose pas par­ler. Ce qui a con­duit ce père à ne jamais élever sa fille, Off White Lies n’en dira jamais rien de pré­cis car le passé n’existe ici qu’au tra­vers des vieilles VHS qui prou­vent une nou­velle fois que la réal­isatrice, plutôt que de préfér­er le flash-back et des astuces formelles, préfèrent encore une fois racon­ter cette his­toire à la manière d’un arti­san. Si on perçoit bien une dis­so­nance jamais explic­itée à pro­pos des repères et du dis­cours parental sur lesquels Lib­by s’est con­stru­ite, c’est davan­tage dans les inter­ac­tions entre les « réfugiés » et la famille d’accueil que cha­cun se dévoile sans fards : on y tente de con­stru­ire un pont vers l’autre – Shaul vers la maîtresse de mai­son, Lib­by vers le fils de cette dernière – essayant de percer le mys­tère qui l’entoure.

Loin des clichés aux­quels cer­tains rebondisse­ments auraient pu prêter le flanc, Maya Kenig mise con­tin­uelle­ment sur la riche intéri­or­ité de ses per­son­nages et, en prenant le par­ti de ne pas tout dire, déleste Off White Lies d’un poids trop sym­bol­ique. La mise en scène sait être dis­crète mais n’est jamais dépourvue de per­son­nal­ité. À l’aide de cour­tes focales qui don­nent par­fois une cer­taine étrangeté à ses gros plans, la réal­isatrice restitue une cer­taine étrangeté du monde qui n’existe que dans l’œil de celui qui le regarde. Si la majeure par­tie des scènes est tournée caméra à l’épaule, le mon­tage ne se con­tente pas d’enfiler les plans-séquences mais pro­pose au con­traire un découpage par­fois heurté – asso­ciant par exem­ple un sen­ti­ment de colère aux mou­ve­ments du corps. Glob­ale­ment peu intéressée par la démon­stra­tion de force, la réal­isatrice israéli­enne préfère s’en remet­tre à la petite musique de ses pro­tag­o­nistes. Bien lui en a pris.