N’est pas cinéaste qui veut : s’il en fal­lait une preuve sup­plé­men­taire, la voici. En un temps où il suf­fit d’être chanteur, écrivain ou star du petit écran pour oser pré­ten­dre au grand écran, on s’aperçoit une fois de plus qu’il y a ciné­ma et ciné­ma, un peu comme il y a les tor­chons et les servi­ettes. Il ne faudrait peut-être pas con­fon­dre. Heureuse­ment avec Madon­na, aucun risque de con­fu­sion, on est plutôt côté tor­chon. La chanteuse aux clips provoc’ s’ébroue ici dans le bien-pen­sant et s’enlise dans les lieux com­muns. Comme le dit si bien son per­son­nage prin­ci­pal, il faut peut-être pass­er par la boue pour s’élever vers le ciel. Plus on tombe bas, plus on s’élève haut ? Alors c’est avec une immense impa­tience que l’on attend son prochain film… En atten­dant, passez votre chemin, spec­ta­teurs, et ne vous lais­sez pas ten­ter par un titre racoleur.

Pre­mière et dernière scène du film : A.K, face à la caméra, expose à son spec­ta­teur la morale du film. Morale qui tient dans une loi physique sup­posée déroutante : pour s’élever, il faut com­mencer par s’enfoncer. La boue avant le ciel, donc. Les derniers seront les pre­miers etc., etc. Et là, déjà, on a peur. Car on sent immé­di­ate­ment que la pre­mière scène donne le ton. Recette d’un film raté : on prend un lieu com­mun, si pos­si­ble en forme de para­doxe, on l’expose bien claire­ment au spec­ta­teur, et les per­son­nages l’illustreront bien gen­ti­ment. Et puis au cas où le pro­pos, mal­gré sa banal­ité, aurait encore été trop ésotérique, on boucle le film par une reprise de l’exposé.

Soit. Le scé­nario sauve peut-être le film de cette noy­ade dans le didac­tisme plat ? « Au départ, Filth and Wis­dom devait être un court-métrage. Mais je suis tombée amoureuse des per­son­nages et j’ai voulu qu’ils aient plus de con­sis­tance, plus de vie. » Qui sont ces per­son­nages dont l’originalité, la com­plex­ité, la beauté risquent de nous envoy­er droit au cœur les petites flèch­es de Cupi­don, et pour­raient bien nous faire aimer aus­si le film ? On a d’abord A.K., Ukrainien clow­nesque, qui reprend régulière­ment la parole dans le film pour nous com­menter les sit­u­a­tions à grand recours de dic­tons de son pays. C’est lui, la voix de cette « sagesse » promise par le titre. Il aimerait être une star de la chan­son, mais doit pour l’instant se con­tenter d’être gigo­lo. Grande gueule au petit cœur souf­frant, il est éper­du­ment amoureux de la belle et inno­cente Hol­ly, danseuse étoile qui rêve d’opéras, mais qui doit pour l’instant s’avilir dans les boîtes de strip-tease. Enfin, s’avilir. C’est ce qu’elle croit d’abord, car le film nous mon­tre vite – on ne s’y attendait pas du tout, mais alors vrai­ment pas… – que dans ces antres obscures de la lux­u­re (le filth du titre) vivent en fait d’autres créa­tures au cœur d’or, d’autres parangons de l’innocence un instant dévoyée, d’autres voix de la sagesse. Enfin, il y a Juli­ette, dont le rêve à elle est d’aller au sec­ours des orphe­lins d’Afrique, et qui pour l’heure sauve les Lon­doniens malades en tra­vail­lant dans une phar­ma­cie. Et puis autour d’eux, il y aura toute une rib­am­belle d’êtres dans la même veine manichéenne dégouli­nante de bons sen­ti­ments. Les per­son­nages sont plats et prévis­i­bles. Dif­fi­cile, dans ces con­di­tions, pour les acteurs, d’apporter un peu de relief à la vacuité de leurs rôles. Mais bon, le film ne brille non plus par l’interprétation.

Beau­coup de saleté, donc, et beau­coup de ver­tu. À coups de clichés, le spec­ta­teur apprend qu’il ne faut pas se fier aux apparences. C’est une strip-teaseuse amie de Hol­ly qui est chargée cette fois d’énoncer le lieu com­mun : « ce qui compte, ce n’est pas ce que tu mon­tres, c’est ce que tu caches », dit-elle à cette Hol­ly au nom si évo­ca­teur (« holy », la « sainte » ; « hol­ly », le « houx », cette plante piquante, mais signe d’amour à Noël… C’est le vrai nom de la belle, c’est vrai, mais c’est le seul que Madon­na ait con­servé). Heureuse­ment, la nature humaine est bonne et généreuse, et tous ces per­son­nages finis­sent par faire le bon­heur les uns des autres, et se hiss­er tous ensem­ble vers le haut. Dans l’univers de Madon­na, le jeu des apparences ne fonc­tionne que dans un sens, la saleté cache la beauté, le vice la ver­tu etc. : le monde, il est joli, au fond, même si, on le sait parce qu’on nous le dit, il y a des Africains qui meurent de faim et des papas qui abusent de leurs enfants.

Et puis tout sem­ble déter­miné d’avance, on s’attend à tout. On s’ennuie de tout. On dés­espère de trou­ver un peu de rythme dans le film. Ce n’est pas faute pour­tant, d’avoir voulu y met­tre un peu de punch : les musiques rock, influ­encées par des sonorités gitanes, de Gogol Bor­del­lo (Eugène Hütz, l’acteur qui inter­prète A.K. est le chanteur de ce groupe) ponctuent assez bien les sit­u­a­tions cocass­es dans lesquelles se met­tent les per­son­nages. Mais c’est là, aus­si, que le bât blesse. Madon­na a pré­ten­du con­stru­ire son film sur l’alternance du comique et du trag­ique. Aux scènes incon­grues suc­cè­dent les effu­sions pathé­tiques. Cha­cun y va de sa larme, le vis­age sou­vent filmé en gros plan, pour ne pas qu’on la rate. Le pathé­tique dégouli­nant n’a d’égal ici que la grossièreté de la mise en scène. On rit par­fois (très très rarement). Quand A.K. le gigo­lo met en scène les fan­tasmes de ses clients, la cocasserie est plom­bée par le pro­pos moral­isa­teur envahissant. Un dernier exem­ple pour la route : his­toire de bien mon­tr­er la vul­néra­bil­ité de ses per­son­nages, Madon­na filme cha­cun d’eux (oui, oui, cha­cun a droit son plan, car Madon­na, les sub­tils jeux d’é­chos, elle maîtrise) pen­dant son som­meil (lieu de vérité, d’in­no­cence, de vul­néra­bil­ité : bref, instant par­fait pour la démon­stra­tion) recro­quevil­lé en posi­tion fœtale, ou presque. Le plan est pris en plongée ver­ti­cale, comme pour imiter un point de vue divin sur ces inno­cents, annon­ci­a­teur de la bien­veil­lance céleste et signe de leur future ascen­sion. C’est bon, Madon­na, on a com­pris.

Bref, Madon­na aurait peut-être dû en rester au court-métrage ini­tiale­ment prévu, ou même s’abstenir tout court. Car là, on s’ennuie ferme. 1h20, c’est court, mais c’est déjà bien trop long.

C’est peut-être en lisant cette phrase de Madon­na dans le dossier de presse que l’on a eu le plus envie de rire, ou de pleur­er : « Des cinéastes tels que Godard, Vis­con­ti, Pasoli­ni et Felli­ni sont depuis tou­jours une référence et j’espère qu’un jour j’aurai l’occasion de me rap­procher de leur génie. » Bon courage, Madon­na.