C’est avec un bud­get dérisoire[1], sans aide d’un CNC frileux, que Nico­las Karol­szyk a pu tourn­er et mon­ter ce pre­mier long métrage, pour se voir accorder un nom­bre de salles français­es tout aus­si ridicule. Para­doxale­ment, comme par défi envers ce manque de moyens, le réal­isa­teur vise l’ex­haus­tiv­ité. Du périple d’un jeune Africain — prénom­mé Zola — ral­liant pour la France coûte que coûte pour entr­er dans la clan­des­tinité, il tient à con­ter absol­u­ment tout, de la galère dans le pays d’o­rig­ine (non spé­ci­fié) à la galère dans celui d’ac­cueil, en pas­sant par les trac­ta­tions pour par­tir, le voy­age mar­itime en pirogue, le pas­sage par l’Es­pagne, l’ar­rivée en France, le juge­ment défa­vor­able au séjour, le tra­vail au noir, la fab­ri­ca­tion de faux papiers, etc. Karol­szyk racon­te tout par le menu, mais évidem­ment il doit faire court. Alors il découpe son film en petites séquences, hachant le réc­it pour lui don­ner le ton heurté de la marche pré­cip­itée, mais aus­si pour en tourn­er autant que pos­si­ble.

L’ef­fet est per­vers : c’est le film qui sem­ble avancer d’une marche pré­cip­itée. On passe en accéléré d’une sit­u­a­tion à l’autre, comme s’il fal­lait à tout prix tout cas­er en un min­i­mum de temps, au tra­vers de séquences dont la plu­part, nonob­stant leur longueur, parais­sent rac­cour­cies pour ne pas traîn­er. Nous irons vivre ailleurs a un rap­port para­dox­al avec la pra­tique de l’el­lipse : il ménage de fac­to des micro-ellipses entre ses séquences, et cepen­dant son souci d’ex­haus­tiv­ité dénote une crainte pro­fonde de l’el­lipse, de la néces­sité d’os­er laiss­er des choses hors champ, à la charge de l’imag­i­na­tion du spec­ta­teur. Autre indice de cette crainte : l’ac­cu­mu­la­tion de sous-titres pour mar­quer con­scien­cieuse­ment les temps et lieux tra­ver­sés par Zola (sous-titrage un peu étrange, d’ailleurs : on passe de l’Afrique à “Europe” — l’Es­pagne, en fait : pourquoi ne pas le pré­cis­er ? — puis à “France”). Or cette cadence et ce rem­plis­sage, loin de con­fér­er au film la res­pi­ra­tion d’un objet en état d’ur­gence, lui appliquent une pro­gres­sion mécanique où la res­pi­ra­tion manque, tant les scènes, toutes ramenées au même rythme, peinent à se dis­tinguer les unes des autres. Cela vaut pour les séquences de con­ver­sa­tions, où les paroles et les non-dits n’ont guère le temps de s’in­staller (la faute aus­si à l’at­ten­tion que le réal­isa­teur leur porte), comme pour les scènes cen­trées sur l’ac­tion et l’i­n­ac­tion et où le mon­tage est pri­mor­dial (comme le voy­age jusqu’aux îles Canaries en pirogue, série de plans désar­tic­u­lant le temps pour ren­dre arti­fi­cielle­ment la longueur du voy­age)[2]. Objets d’un niv­elle­ment sur un principe de mon­tage vague et uni­forme, toutes ces scènes sem­blent se val­oir, génér­er la même ten­sion, et donc par défaut en génèrent peu puisqu’on n’en dis­tingue pas vrai­ment les pics.

Un “film sur”

Il y a plus gênant. Si la forme heurtée se révèle peu effi­cace pour main­tenir l’at­ten­tion sur le périple de Zola, c’est aus­si parce que sur le fond, aucune iden­tité, aucune per­son­nal­ité ne se dégage dans le regard porté sur ce périple ou sur les sujets aux­quels il touche. On assiste en effet à une série de sit­u­a­tions types qui auraient pu être piochées dans n’im­porte quel reportage télévisé sur le sujet et que Karol­szyk, avec tous ses bidouil­lages formels, ne se donne jamais la peine d’é­clair­er sous une per­spec­tive sin­gulière, d’habiter par une âme qui lui soit pro­pre, de per­son­ni­fi­er cette errance indi­vidu­elle. Trop heureux, sem­ble-t-il, de recon­stituer avec ses moyens réduits une réal­ité présen­tée de façon biaisée dans les médias (mais con­nue et déjà éclairée de façon per­ti­nente dans d’autres films), le cinéaste a oublié d’y inve­stir sa pro­pre vision du monde. Le souci d’ex­haus­tiv­ité prend un triste sens : Karol­szyk ne vise rien de moins (en fait : rien de plus) qu’un “film sur l’im­mi­gra­tion”, “film sur” au sens où il s’ag­it de don­ner une illus­tra­tion fidèle du sujet, en espérant que celui-ci, habil­lée de sa forme heurtée, soit assez per­cu­tante pour touch­er le spec­ta­teur, mais sans que l’im­pact aille plus pro­fond que cela.

D’ailleurs, Zola lui-même peine à exis­ter en tant que per­son­nage, tant il a été aligné sur un arché­type d’émi­grant et futur sans-papiers. Out­re l’im­pré­ci­sion du pays d’o­rig­ine (comme s’il était cen­sé fig­ur­er à lui seul tous les émi­grants d’Afrique), le film laisse bien peu d’ini­tia­tives à pren­dre à Zola, hormis celle d’a­vancer avec un car­ac­tère buté vers son objec­tif de s’in­staller en France, et surtout celle de recevoir de son entourage les refrains con­nus sur la réal­ité du statut d’im­mi­gré. Il y a le bour­geois de son pays qui lui con­seille l’émi­gra­tion pour réus­sir, la mère qui lui con­seille de rester, le passeur qui lui explique que tout va bien se pass­er, les juges qui lui noti­fient que la France n’a pas voca­tion à accueil­lir toute la mis­ère du monde, le com­pagnon qui lui explique que sans papiers il n’est rien (“ici c’est la loi”), etc. De ces sen­tences types réson­nent les sit­u­a­tions types qui n’en devi­en­nent que plus stéréo­typées et stériles. Zola, lui, passe la majeure par­tie de son temps à écouter et avancer. Seules deux de ses ini­tia­tives offrent vrai­ment au per­son­nage l’oc­ca­sion de se dis­tinguer. La pre­mière est le dis­cours pré­paré d’at­tache­ment à la France, qu’il récite face à la juge qui vient de lui noti­fi­er son expul­sion prochaine (à laque­lle il échap­pera) : acte qu’on sup­pose alors vain, mais où on a du mal à dis­tinguer la part de for­mal­ité et celle de sincérité dés­espérée. La sec­onde est un acte de vio­lence : attaqué physique­ment au nom de règles qu’il refuse, il riposte, se déchaîne puis se met à courir pour, enfin, se fon­dre dans l’ar­rière-plan d’une société qui ne veut pas le voir. Alors seule­ment, un film intéres­sant sem­ble se pro­fil­er… Mais déjà il se ferme, en actant d’ailleurs cette fusion d’une manière qu’on ne dévoil­era pas, mais qui laisse per­plexe. Peut-être pen­sés comme un ultime geste de défi envers une société fer­mée aux immi­grants, les derniers plans — et surtout les derniers sons — lais­sent surtout l’im­pres­sion d’une sail­lie aux vel­léités sub­ver­sives pas franche­ment con­va­in­cantes, et aus­si d’un film qui n’a pas trou­vé d’autre moyen de finir. De quoi accréditer l’idée que ce qui lui a man­qué, c’est moins l’ar­gent que la vision d’un cinéaste.

Notes

Notes
↑1 Notons que la pro­mo­tion du film (à com­mencer par le dossier de presse) s’est allè­gre­ment appuyée sur la pau­vreté des moyens com­pen­sée par le sys­tème D au tour­nage, en ten­tant le rap­proche­ment avec deux autres films français “sans argent” mais pleins d’ “énergie”, à la forme “brute” et “sans con­ces­sion”, Dono­ma et Ren­gaine, pour proclamer l’émer­gence d’une “nou­velle vague guéril­la”. Un mou­ve­ment artis­tique défi­ni sur la base de trois films aux poins com­muns pas si nova­teurs (le dossier de presse pré­cise aus­si que les réal­isa­teurs sont tous orig­i­naires de la ban­lieue parisi­enne et issus de l’im­mi­gra­tion…) : on est en droit de trou­ver cela un peu léger.
↑2 À com­par­er avec le film de Mous­sa Touré La Pirogue, tout entier con­sacré à une tra­ver­sée sem­blable, où la dimen­sion tem­porelle du voy­age était ren­due de façon plus prég­nante — même si ce dernier film souf­frait de ses pro­pres prob­lèmes.