Activiste poli­tique (il fut notam­ment l’instigateur du pro­jet L’Autre Cam­pagne en 2007), Thomas Lacoste creuse depuis un cer­tain temps la forme de l’entretien filmé. Dans Notre monde, il réu­nit trente-cinq intel­lectuels dans un même lieu pour les faire par­ler, indi­vidu­elle­ment, de l’état actuel de notre société et sug­gér­er des moyens pour la trans­former. De Jean-Luc Nan­cy à Éti­enne Bal­ibar en pas­sant par Françoise Héri­ti­er, suiv­ant un chapi­trage thé­ma­tique, les dis­cours s’enchaînent dans une atmo­sphère solen­nelle.

Bien con­scient de l’aspect a pri­ori peu ciné­matographique de son pro­jet, Thomas Lacoste com­pense par des choix de mise en scène voy­ants, dans lesquels on sent la dou­ble volon­té de légitimer le choix du médi­um ciné­ma en en faisant un usage sophis­tiqué et de se démar­quer d’une forme télévi­suelle. Ces nobles inten­tions se man­i­fes­tent mal­heureuse­ment de façon plus encom­brante qu’utile. Le film débute par la présen­ta­tion de son dis­posi­tif – appareils de prise de son et d’image et tech­ni­ciens qui les manient – qui se répétera régulière­ment à tra­vers des mis­es en abyme de l’image dans l’image et autres trav­el­lings autour du plateau de tour­nage. La pho­togra­phie léchée d’Irina Lubtchan­sky, faisant sail­lir les vis­ages d’un champ obscur, nous dit pour­tant bien suff­isam­ment que l’on est au ciné­ma. Une autre mal­adresse vient s’ajouter à la pre­mière : l’usage récur­rent de très gros plans. Ne faisant rien ressor­tir d’autre que la rel­a­tive inex­pres­siv­ité de ces vis­ages qui répè­tent des dis­cours bien rodés, ces moments où le vis­i­ble se fait envahissant par­a­sitent la récep­tion de la parole. Ironique­ment, un choix qui visait à accentuer la cor­poréité des inter­venants et donc leur sub­jec­tiv­ité a plutôt l’effet de soumet­tre le spec­ta­teur à une image autori­taire.

A côté de ces appli­ca­tions assez lit­térales et trop sys­té­ma­tiques de principes théoriques, Thomas Lacoste tente de faire du ciné­ma par la présence en pointil­lés de l’actrice Mar­i­anne Deni­court, lisant des frag­ments du Trois femmes puis­santes de Marie NDi­aye, dans des images en noir et blanc tournées hors du théâtre des entre­tiens. Mais de ce texte, en l’état, on ne nous per­met de saisir que les idées les plus banales – l’image d’une femme devant gravir une échelle sans jamais s’arrêter… – et rien d’autre ne ressort réelle­ment de cette présence de la lit­téra­ture qu’une inten­tion, une fois de plus.

De cette dif­fi­culté à ren­dre la forme ciné­matographique réelle­ment pro­duc­tive découle une fail­lite du film sur le plan intel­lectuel. Le principe même de cumuler trente-cinq inter­ven­tions sur des sujets var­iés, tout en aspi­rant à se con­stituer en lieu de pen­sée, est une sorte de con­tra­dic­tion dans les ter­mes. Si cer­taines inter­ven­tions ren­fer­ment des idées qui font mouche et peu­vent trou­ver un écho chez le spec­ta­teur, nom­bre d’entre elles sont hand­i­capées par leur courte durée. Con­traint par sa trop grande ambi­tion, le film rejoint la télévi­sion hon­nie en se faisant best-of, col­lec­tion de phras­es choc. La brièveté des seg­ments empêche de décou­vrir les soubasse­ments des for­mules de cha­cun et laisse les idées dans un état embry­on­naire. En dépit de ses pré­ten­tions intel­lectuelles, Notre monde n’est donc pas si éloigné de films comme Le Grand Retourne­ment, qui prê­tent aus­si peu à la réflex­ion que ne le fait un trac poli­tique.

Mais surtout, mal­gré le patron­age de Jean-Luc Nan­cy en prélude, Notre monde nég­lige tout réel ques­tion­nement sur ce qui per­met l’action poli­tique, en ter­mes philosophiques. Il accu­mule les propo­si­tions sans jamais se deman­der quels hommes et femmes pour­raient vouloir les faire siennes, qui serait prêt à occu­per les assem­blées pop­u­laires que Sophie Wah­nich se pro­pose de rétablir en con­clu­sion de la série d’entretiens. L’omission de cette ques­tion fon­da­men­tale se réper­cute sur l’ensemble du film, qui bien plus qu’à un lieu de pen­sée, ressem­ble à un assom­mant cours magis­tral que nous ne pour­rons que subir, à l’image de ces spec­ta­teurs assis dans la salle, que le réal­isa­teur mon­tre écoutant avec péné­tra­tion la parole des sages. Si les allo­cu­tions des dif­férentes per­son­nal­ités peu­vent se répon­dre, aucune voix ne vient enray­er la mécanique de pen­sée de cha­cun. Par cette absence de réels dia­logues et inter­ro­ga­tions en son sein, il sem­ble que Notre monde soit con­damné à ne prêch­er que des con­ver­tis. Le film s’inscrit cepen­dant dans un pro­jet plus large. Il est voué à se pro­longer hors de la salle de ciné­ma par des débats ain­si que par un site Inter­net qui retrans­met­tra l’intégralité des entre­tiens cap­tés. Peut-être trou­vera-t-il là une per­ti­nence et une effi­cac­ité que sa forme filmique seule n’atteint pas.