Les « céré­monies » aux­quelles s’adonnent Tony et Noé sont par­ti­c­ulière­ment sin­istres. Entre deux « crêpes au Nut’ », les deux jeunes frères passent leur été près de la mer à jouer les trompe-la-mort au gré de défis dan­gereux, jusqu’au jour où Tony, l’aîné, chute du haut d’une falaise. Advient alors un mir­a­cle, que les deux frères garderont secret : un bais­er de Noé ramène Tony à la vie, comme s’il agis­sait de la princesse endormie d’un con­te. Après une ellipse de plusieurs années, le film les retrou­ve, désor­mais vingte­naires, de retour sur les ter­res de leur enfance à l’occasion de l’enterrement de leur père. Mais leur séjour est par­a­sité par la mys­térieuse patholo­gie de Tony : il plonge régulière­ment dans un état cata­tonique et doit être tué puis ressus­cité par son petit frère pour recou­vr­er ses forces. Rejouant ain­si le trau­ma­tisme de son acci­dent, le film envis­age l’enfance comme l’écrin d’une vio­lence orig­inelle – la chute de Tony, mais aus­si la sépa­ra­tion bru­tale de leurs par­ents – pesant sur l’âge adulte comme une malé­dic­tion. Plusieurs séquences ravivent lour­de­ment le sou­venir d’épisodes som­bres de leur passé (dans la mai­son du père, un lus­tre vac­il­lant et des bruits sourds rap­pel­lent les querelles de leurs par­ents), tan­dis que les crises de Tony l’assaillent lors de l’exploration de lieux fam­i­liers ; l’enfance est décidé­ment un legs pesant. C’est lorsqu’il explore son argu­ment fan­tas­tique que Nos céré­monies con­va­inc davan­tage, fig­u­rant par analo­gie un réc­it de deuil et de pas­sage à l’âge adulte : par l’entremise de la mise à mort répétée de son frère, il s’agit pour Noé d’accepter de le laiss­er par­tir et de se détach­er des drames de sa jeunesse.

L’accablement de Noé déteint sur la mise en scène, qui surligne son hori­zon trag­ique. Le recours récur­rent à de lents trav­el­lings avant fait pressen­tir une issue fatale inéluctable, tan­dis que des mou­ve­ments cir­cu­laires replient l’espace autour des per­son­nages pour ménag­er un sen­ti­ment de claus­tro­pho­bie. Le film déplace de la sorte le drame intime vers un réc­it de damna­tion aux aspi­ra­tions mythologiques : les corps ath­lé­tiques des acteurs sem­blent sculp­tés telles des stat­ues grec­ques, alors que les pre­miers plans, dans lesquels les jeunes frères s’affrontent en por­tant des armures fac­tices, ren­voient aux fig­ures d’Abel et Caïn (les paysages décharnés, entre rivages rocailleux et forêts asséchées, com­posent alors les tableaux d’un temps immé­mo­r­i­al). Si Nos céré­monies ploie sous l’épaisseur du fatum, la com­plic­ité des deux frères (Ray­mond et Simon Baur) inter­pré­tant les per­son­nages prin­ci­paux parvient cepen­dant ponctuelle­ment à déjouer une afflic­tion autrement bien monot­o­ne.