Dans Noël à Miller’s Point, Tyler Taormi­na pousse la logique du film choral, par­ti­c­ulière­ment adap­tée aux rassem­ble­ments de fin d’année (Gens de Dublin, Un con­te de Noël, etc.), jusqu’à atom­iser le réveil­lon de Noël d’une famille ita­lo-améri­caine (très) élargie en une myr­i­ade de petites vignettes. Après quelques min­utes, on com­prend que cet éclate­ment sert de principe struc­turant au film : aucun réc­it ne vien­dra s’installer dans la durée, aucun des nom­breux per­son­nages n’occupera le devant de la scène. D’une durée vari­able, ces microséquences sou­vent comiques et rel­a­tive­ment autonomes peu­vent tout aus­si bien naître d’une sen­sa­tion fugace que d’un dia­logue saugrenu. Le réal­isa­teur d’Ham on Rye épouse ain­si la logique du sou­venir, où l’expérience passée s’imprime dans la mémoire sous forme d’une mul­ti­tude de frag­ments plutôt que d’un réc­it con­tinu et total­isant. Voilé d’une douce nos­tal­gie, cet ensem­ble com­pos­ite est dynamisé par un mon­tage musi­cal inven­tif, ryth­mé par des stan­dards des années 1950 et 1960. Le film mul­ti­plie de la sorte les con­tre­points : à des scènes ironiques (telles celles rail­lant des tra­di­tions désuètes) se suc­cè­dent des plans plus empathiques, où s’expriment furtive­ment les sen­ti­ments des per­son­nages (la peur d’un enfant qui s’introduit dans une cave, l’ennui tein­té de mélan­col­ie d’une vieille dame qui observe ses proches, etc.).

Si Noël à Miller’s Point prend le risque de s’épuiser dans un tel éparpille­ment, il mute dans sa deux­ième par­tie, au moment où les ados quit­tent la demeure famil­iale pour rejoin­dre leurs amis en ville : le film de Noël laisse alors par­tielle­ment place au teen movie, notam­ment dans l’une des plus belles séquences du film. Le groupe se dis­perse en plusieurs duos qui s’isolent dans dif­férentes voitures aux pare­bris­es recou­verts d’un fin man­teau neigeux. Le mon­tage fait alors défil­er une suite de plans où se déploie tout un ensem­ble de vari­a­tions autour des rap­ports intimes ado­les­cents (des bais­ers, de la gêne, ou plus incon­gru, du beat­box­ing). À l’image de l’ensemble du film, c’est par l’attention accordée à la sin­gu­lar­ité de quelques gestes et détails que se noue une prox­im­ité affec­tive et mémorielle très forte vis-à-vis des per­son­nages.