Drôle et réjouis­sante tra­jec­toire, vrai­ment, que celle emprun­tée par Dar­ren Aronof­sky depuis quelques années, tout en embardées saugrenues et coup d’éclats sus­pects, naufrages réd­hibitoires et réveils inespérés. Artis­tique­ment con­damné avec The Foun­tain, nanard baveux au milieu duquel un grand gour­di­flot tra­ver­sait les épo­ques à la recherche d’un élixir de jou­vence, le réal­isa­teur met­tait KO tout le monde avec un dra­ma nat­u­ral­iste en col­lants fluo, The Wrestler, où un Mick­ey Rourke per­ox­y­dé achevait son autode­struc­tion sur un ring de catch. Puis, con­sacré au-delà des espérances pour une série B en tutu (Black Swan et ses 350 mil­lions de dol­lars de recette), le Kubrick 2.0. décidait de remet­tre le gros cou­vert, en lançant le chantier d’un colos­sal péplum biblique, dont l’énoncé des forces dis­parates suff­i­sait pour­tant à la défi­ance : Rus­sell Crowe en prophète bar­bu, un tour­nage exporté dans le désert rocailleux islandais, une arche de cinquante mètres recon­stru­ite en stu­dio, un déluge numérique budgétisé à 130 mil­lions de dol­lars.

Sous sa car­rure for­cée de block­buster total, Noé sus­cite donc un peu de curiosité mais aus­si pas mal d’inquiétude. Surtout quand on apprend que l’idée orig­i­nale serait venue à Aronof­sky d’un poème écrit par ses soins tout petit, et retrou­vé par hasard dans son gre­nier, ce qui est beau certes mais fait davan­tage flip­per, tant on con­naît la propen­sion du réal­isa­teur à avoir les yeux plus gros que le ven­tre : le regard rivé sur le buf­fet de ses désirs, il lui arrive d’en oubli­er de trou­ver la juste mesure entre ses ambi­tions et ses com­pé­tences. Et ce n’est pas l’abrégé de la Genèse pour mater­nelles intro­duisant le film (un vilain ser­pent, une jolie pomme, une main phos­pho­res­cente) qui risque de bal­ay­er nos inquié­tudes. Quoique : via cette entrée en matière acidulée, agi­ta­tion de tex­tures grass­es et de formes ron­des qui jette le réc­it tête la pre­mière dans un bain New Age volon­tiers ris­i­ble, Aronof­sky soumet sans délai son spec­ta­teur à l’épreuve d’une imagerie certes très rebu­tante, mais qui pour le coup, ici, a le mérite de servir moins de cre­do graphique général (comme dans The Foun­tain) que de con­tre­points mer­veilleux à un film qui, tout du long, restera emmi­tou­flé sous une cou­ver­ture dés­espéré­ment grise et aride.

Entre souci de crédibilité et lâcher prise

Monot­o­ne, sérieux, 100% pre­mier degré, Noé étale ain­si un pro­gramme nar­ratif bla­fard, per­tur­bé par une mul­ti­plic­ité de sail­lies pom­pières et de spasmes kitschs, série de dis­cor­dances qua­si fan­tas­magoriques qui, au lieu de paral­yser l’ensemble, vient comme souf­fler sur les brais­es d’un feu au bord de l’agonie. Pour le pire : un dia­po­ra­ma créa­tion­niste abom­inable, sorte de spot pub­lic­i­taire sur le mir­a­cle de la vie. Pour le meilleur : un trav­el­ling zénithal jusqu’aux con­fins de l’espace, inter­rompant bru­tale­ment une pure séquence d’action pour s’adonner à la con­tem­pla­tion d’une Terre recou­verte de tour­bil­lons nuageux. Toute la beauté boi­teuse de Noé puise en fait son énergie dans cette con­tra­dic­tion : d’un côté, un effort laborieux de crédi­bil­ité, sen­si­ble dans une pre­mière par­tie étrange­ment terre-à-terre (adapter une légende biblique à la façon d’un film his­torique) ; de l’autre, un lâch­er prise ponctuel et incon­gru, à coups d’enluminures col­orées et de trouées invraisem­blables (faire d’une chronique de survie famil­iale un film de chimères et de cauchemars).

On sait ce qu’il manque à Aronof­sky pour être un grand cinéaste : la vir­tu­osité invis­i­ble du clas­si­cisme, cet art de créer du trou­ble par des formes franch­es, nettes, uni­formes, presque plates (ce qu’il lui manque pour être, dis­ons, du niveau d’un Shya­malan). Chez lui, tout est accusé, appar­ent, surligné : il s’agit moins d’articuler des images que d’accumuler des arti­fices. Pi et Requiem for a Dream, ses deux pre­miers films, sortes de longs bad trips en sur­sis, con­sis­taient juste­ment à sur­jouer le dérè­gle­ment des sens via un atti­rail d’effets formels osten­si­bles (mon­tage cut, fish eye, inserts, accélérés). D’où un intérêt scé­nar­is­tique tout par­ti­c­uli­er pour les tour­ments de l’âme et du corps : maux de tête dans Pi, addic­tion dans Requiem, schiz­o­phrénie dans Black Swan, vati­c­i­na­tion dans Noé. D’où, cor­réla­tive­ment, une imagerie hybride et pro­téi­forme, à la fois relais du désor­dre intérieur des per­son­nages et par­avent de l’impuissance formelle du réal­isa­teur. Aronof­sky fait moins dans le spec­ta­cle que dans le sen­sa­tion­nal­isme audio­vi­suel, et il y a dans ce ciné­ma une manière un peu facile de se laiss­er engloutir par son objet, en préférant invo­quer chaque fois la parabole graphique plutôt qu’en appel­er aux forces vives de la mise en scène. Avec leurs visions pan­ta­gruéliques et glu­antes, on ne s’étonnera pas d’apprendre que Noé, comme The Foun­tain, en sont aupar­a­vant passés par la case bande dess­inée.

Et pour­tant, comme un petit garçon con­damné à marcher avec de gros sabots mais qui, à force d’obstination, se serait accom­modé de son fardeau, Aronof­sky sem­ble tou­jours plus en mesure de com­penser ses carences. Ou plutôt, de les con­jur­er en les exagérant. Par l’ossature, en max­imisant ses réc­its : attrait pour les sit­u­a­tions extrêmes et toni­tru­antes, les tonal­ités épiques, les odyssées en vase clos. Par la chair, en faisant chem­iner leur con­tenu à décou­vert : pro­fu­sion sym­bol­ique et mul­ti­pli­ca­tion de signes et d’indices, par­fois proche de l’inventaire. En somme : pren­dre une grosse voix, bien artic­uler. Ce serait ain­si un juste reproche, mais davan­tage un mau­vais procès, que de point­er l’insistance du réal­isa­teur à soulign­er ses ressorts avec autant d’application, à priv­ilégi­er la lis­i­bil­ité du réc­it à son égare­ment. Si Aronof­sky est un faux génie, il est un vrai vision­naire, au sens bête du terme, entraîné par les idées far­felues et la méta­physique extrav­a­gante. Il y a tou­jours un côté série B dans ses pro­jets qui endigue le tor­rent d’emphase kubrick­i­enne naturelle­ment char­rié par ses lubies de geek illu­miné. Et de même qu’il trou­vait dans le vérisme de The Wrestler (son New Jer­sey cafardeux, sa caméra à l’épaule accom­modante) un car­can idéal à son éta­lage de bidoche sur le déclin, de même la lib­erté ruti­lante mais corsetée du block­buster lui est par­faite­ment prof­itable : assez d’amplitude pour manœu­vr­er sa dra­maturgie pachy­der­mique, juste ce qu’il faut de pesan­teur pour réfrén­er ses vel­léités de chef‑d’œuvre grat­iné.

Chronique des idées fixes

Au-delà de sa relec­ture apoc­ryphe du mythe, Noé est avant tout la chronique – presque min­i­mal­iste – d’une obses­sion, cette alié­na­tion de l’esprit à l’idée. C’est la grande marotte du réal­isa­teur de Black Swan : l’expérience can­ni­bale de l’obsession, la cohab­i­ta­tion entre un corps humain et une quête mys­tique. Ici, cela revient à jouer des trous du texte : qu’est-ce qui a pu amen­er Noé, élu de Dieu et sauveur de toute race vivante, à finir ivrogne, nu, endor­mi sur une plage, maud­is­sant sa progéni­ture ? La belle idée du film est de trans­former, par une suite de glisse­ments par­fois rocam­bo­lesques, son super-héros prim­i­tif en dément obtus, dévoué à sa mis­sion jusqu’à l’absurde. À savoir que Noé, pris d’une sorte de folie fon­da­men­tal­iste, aurait con­damné l’humanité dans son ensem­ble, jusqu’à en dessoud­er sa descen­dance (un ersatz de l’épisode du sac­ri­fice d’Isaac est assez remar­quable­ment gref­fé en queue de film). L’idée est belle parce qu’elle con­jugue, pour les met­tre en crise, les deux pôles élé­men­taires des gen­res ciné­matographiques invo­qués par le mythe de Noé : le film biblique et le film cat­a­stro­phe. Côté Bible : le réc­it des pio­nniers en mis­sion pou Dieu, vieille lubie hol­ly­woo­d­i­enne, qui con­siste à rabat­tre l’Ancien Tes­ta­ment sur l’histoire de l’Amérique. Côté apoc­a­lypse : la famille en crise, éter­nel envers du dis­as­ter movie, qui prof­ite du cat­a­clysme pour renouer les liens.

Dans le fond, Noé a moins à voir avec Les Dix Com­man­de­ments ou 2012 qu’avec Shin­ing – ou plus près de nous, avec Take Shel­ter. C’est-à-dire des films où la cel­lule famil­iale se retrou­ve men­acée par les obses­sion entropiques du patri­arche. Le film d’Aronofsky partage avec celui de Jeff Nichols le motif de l’abri ser­vant à trou­ver refuge autant qu’à attis­er une angoisse – et avec celui de Kubrick l’idée du film-labyrinthe, une boîte-cerveau ici pré­texte à un duel à dis­tance entre deux pères pré­da­teurs, repli­ant ain­si à échelle humaine l’interrogation à dou­ble tran­chant du réc­it : un con­flit entre obé­di­ence divine (l’homme doit se résign­er aux voies du Seigneur – mais jusqu’à quel point ?) et human­isme vague­ment niet­zschéen (l’homme ne doit pas obéir à Dieu mais à sa pro­pre volon­té – de puis­sance ?). Certes, il n’aura échap­pé à per­son­ne qu’Aronofsky, en six films, ne se sera attaché qu’à cela : filmer l’homme face à son des­tin, la ges­tion de ces forces qui lui sont supérieures, l’élèvent ou le con­damnent, cette volon­té déraisonnable de les attein­dre, cette inca­pac­ité de les ramen­er à sa hau­teur. Sauf que loin du par­cours fléché de sa pro­pre vir­tu­osité, loin des réc­its hys­tériques acculés par son audio­vi­suel en panique, le cinéaste prend ici le risque de négoci­er en per­ma­nence avec son sujet et sa forme. Pris en étau entre une méga­lo­manie qui n’est jamais com­plète­ment de l’arrogance, une naïveté qui n’est jamais com­plète­ment de la bêtise, il se peut certes que ce ciné­ma ne devi­enne jamais grand, ne dépasse jamais le cap du faux mau­vais film, du chef‑d’œuvre raté. Mais peu importe au fond, tant sur l’écran comme dans la vie, ce qui rend quelque chose ban­cal, c’est aus­si sou­vent ce qui le rend beau.