Par sa fig­ure mys­térieuse, atyp­ique dans la chan­son française, Nino Fer­rer méri­tait bien un film. Ce court long métrage n’est peut-être pas for­cé­ment celui qu’on attendait, mais en retour­nant à l’adolescence de la star de la chan­son, Thomas Bar­dinet signe un agréable mari­vaudage à trois.

L’aventure est sin­gulière, réal­isée en dehors des codes ciné­matographiques habituels, dans la vitesse, sans grand finance­ment, don­nant du coup à Thomas Bar­dinet des allures d’homme-orchestre cumu­lant tous les postes sur le tour­nage.
« Pourquoi n’y aurait-il qu’une seule façon de faire un film ? », se demande Thomas Bar­dinet dans le dossier de presse. « Doit-on pass­er des années à écrire un scé­nario, n’est-il pas légitime de se lass­er d’une his­toire comme d’un enfant qui ne s’amuse plus devant un jeu trop util­isé ? Nino, une ado­les­cence imag­i­naire de Nino Fer­rer s’est juste­ment écrit con­tre cette souf­france et surtout con­tre cette las­si­tude que l’on éprou­ve face à un pro­jet qui, d’écriture en réécri­t­ure, de recherche de finance­ment en présen­ta­tion à divers­es com­mis­sions, perd sa rai­son d’être. »

Ce dis­cours, on l’entend de plus en plus chez les réal­isa­teurs français, notam­ment ceux de la jeune généra­tion. Il traduit un malaise, jus­ti­fie par­fois une flemme de dilet­tante, mais devient si récur­rent qu’il faudrait peut-être davan­tage l’entendre. La frus­tra­tion des artistes n’est pas for­cé­ment un gage de bonne créa­tion.
Surtout que le pub­lic ne sem­ble pas rétif à des expéri­men­ta­tions de forme. Un monde sans femmes, sor­ti lui aus­si par Niz! en salles, a été un suc­cès aus­si bien à Paris qu’en province. Ce qui parais­sait une gageure il y a encore quelques mois – dis­tribuer un moyen-métrage et faire des entrées –, s’est révélé être une démarche viable dans ce marché si con­cur­ren­tiel.
Bien que dif­férent sur la forme choisie, Nino, une ado­les­cence imag­i­naire de Nino Fer­rer n’en partage pas moins avec le film de Guil­laume Brac une légèreté qui ne peut que séduire. Pen­dant que tout un ciné­ma d’auteur français s’égare dans des sujets plus som­bres les uns que les autres, dans une pesan­teur sociale et psy­chologique qui tient de plus en plus du cliché, Thomas Bar­dinet ressus­cite par son lâch­er-prise un cer­tain ciné­ma des années 1970 (on pense beau­coup à Pas­cal Thomas).

Sans crier au génie mais sans non plus boud­er son plaisir, on s’amuse des jeux de l’amour et du hasard entre les trois jeunes acteurs. Thomas Bar­dinet a eu la bonne idée de les choisir dans la même troupe de théâtre ce qui ren­force à l’évidence leur com­plic­ité et cela tran­spire à l’écran. Nino Fer­rer est juste évo­qué par l’intrusion plus ou moins sub­tile de chan­sons dans le réc­it, mais l’essentiel est ailleurs, en défini­tive.
En refu­sant de creuser les noirceurs de l’auteur de L’Arbre noir et du Sud, d’expliciter les moteurs psy­ch­an­a­ly­tiques d’un artiste, il mon­tre seule­ment un ado­les­cent assez banal, si ce n’est sa beauté solaire, en proie à une atti­rance mal maîtrisée pour l’autre sexe. Dans un rôle de femme fatale en herbe, Lou de Laâge s’affirme comme une actrice à suiv­re.