Lueurs de la ville filant dans la nuit, rugisse­ments de moteurs… La pre­mière bande annonce de Night Call mis­ait tout sur sa ressem­blance sup­posée avec Dri­ve. Même le titre français a été calqué sur celui du morceau de Kavin­sky qui accom­pa­g­nait le générique d’ou­ver­ture du film de Nico­las Wind­ing Refn. Stop­pons tout de suite cet amal­game pro­mo­tion­nel oppor­tuniste car Night­crawler[1], de son beau titre orig­i­nal, n’en­tre­tient aucune ressem­blance avec son soi-dis­ant mod­èle. Revê­tu d’un look de série B d’un autre temps qui ne laisse en rien présager l’ex­cel­lente sur­prise qu’il réserve, le film est tout au por­trait de son anti­héros, élève studieux et ter­ri­fi­ant d’un mod­èle de réus­site à l’améri­caine poussé dans ses derniers retranche­ments.

“Besoin d’être enflammé”

Lou est un jeune homme soli­taire irra­di­ant une can­deur mal­saine. Dès sa pre­mière appari­tion, l’expression enfan­tine illu­mi­nant le vis­age émacié de Jake Gyl­len­haal fascine. Déso­cial­isé et auto­di­dacte, Lou gagne sa vie à coup de petits dél­its, pas­sant le reste de son temps sur inter­net à appren­dre des maximes toute faites qu’il répète à tout va. L’acteur est en con­stant caboti­nage, mais force est de recon­naître que le rôle se nour­rit à mer­veille de ses excès. Car tout ce que fait Lou c’est bien de jouer la comédie : jouer à être un gag­nant, à coup de sourires en coin et de répar­ties bien sen­ties en toutes cir­con­stances. Quand il ren­con­tre un reporter sil­lon­nant la ville en quête de drames à reven­dre à des chaînes de télévi­sion locales, l’idée de se lancer dans la pro­fes­sion le séduit. Séduite, la direc­trice des infor­ma­tions d’une petite chaîne locale le sera elle aus­si quand elle décou­vri­ra ses plans san­guino­lents et mal filmés qui lui per­me­t­tront de rehauss­er son audi­ence en chute libre. Évidem­ment la ques­tion qui se pose en pre­mier lieu est de savoir si nous sommes en présence d’une énième cri­tique de la télévi­sion et de ses dérives sen­sa­tion­nal­istes. La réponse est oui, mais pas seule­ment, grâce à son pro­tag­o­niste com­plexe qui puise dans les racines même du mythe du self made man.

Lou se dis­tingue des innom­brables anti­héros pro­posés ces dernières années par les séries améri­caines du fait qu’il n’est pas soumis à une dual­ité, comme pou­vait l’être Dex­ter par exem­ple, ou dans une autre mesure Wal­ter White de Break­ing Bad. Sa lec­ture décom­plexée de la réus­site à l’améri­caine, nour­rie de pul­sions qui le pousse au-delà des lim­ites de l’éthique, le rend source de désir pour ceux qui l’entourent, du jeune sta­giaire qui se livre naïve­ment corps et âme à cet entre­pre­neur ambitieux, à Nina, la jour­nal­iste incar­née par Rene Rus­so, qui n’at­tendait plus que lui pour enfin abat­tre ce qui restait de morale au sein de la pro­fes­sion. Sa pro­gres­sion, il la doit juste­ment à son atti­tude vis­i­ble de tous. Lou se retrou­ve ain­si comme un révéla­teur de l’im­moral­ité préex­is­tante et plus ou moins avouée des per­son­nages qu’il ren­con­tre, qui ten­teront, cha­cun à leur manière, de s’en­gouf­fr­er dans la nou­velle voie qu’il ouvre.

Ain­si, si l’on recherche à quoi reli­er Night Call sur le fond, ce rap­port sen­suel à une vio­lence mon­nayable nous mène à David Cro­nen­berg. Il y a trente ans, Video­drome annonçait cette exploita­tion des pul­sions sex­uelles et vio­lentes par la télévi­sion. Lou est né de cette télévi­sion, et c’est désor­mais à son tour de la nour­rir. Dans son atti­tude, ce trente­naire insom­ni­aque et apathique appa­raît comme un frère d’Er­ic Pack­er, le per­son­nage incar­né par Robert Pat­tin­son dans Cos­mopo­lis. Si Night Call n’est en rien com­pa­ra­ble au film de Cro­nen­berg, il est éton­nant de not­er les nom­breux points com­muns que parta­gent les pro­tag­o­nistes des films, cha­cun situés à une extrémité de l’échelle sociale améri­caine. Le trad­er comme le chômeur recon­ver­ti en chas­seur de faits divers errent dans une ville noc­turne qui n’est vue que par le prisme du chaos qu’elle con­tient, dont les deux se repais­sent. Tous deux mon­nayent la vio­lence sans être capa­ble de la com­met­tre, si ce n’est quand elle est sym­bol­ique. Tous deux déblatèrent sur la vie, le monde, et la vérité, por­teurs d’un mod­èle de réus­site qui jus­ti­fie la destruc­tion de tous les obsta­cles qu’ils ren­con­trent.

“Un spectre hante le monde”

Formelle­ment, Night Call ne pro­pose rien de bien inven­tif : se suc­cè­dent d’innombrables champs / con­tre-champs au ser­vice d’une con­struc­tion on ne peut plus linéaire. Cer­taines scènes en vien­nent à cru­elle­ment man­quer d’in­spi­ra­tion, à l’im­age de cette inter­minable fila­ture dans la dernière par­tie du film. Il appa­raît claire­ment que le réal­isa­teur tente autant que pos­si­ble de ne jamais tomber dans l’im­moral­ité des images que pro­duit son per­son­nage. Même dans ses moments les plus intens­es, la réal­i­sa­tion se con­cen­tre avant tout sur la clarté de l’ac­tion, se situ­ant ain­si à l’op­posé des plans sur­voltés et autres found-footage inspirés des con­tenus d’internet qui envahissent nom­bres de pro­duc­tions hol­ly­woo­d­i­ennes actuelles. Dan Gilroy, pour son pre­mier film en tant que réal­isa­teur, se posi­tionne ain­si en moral­iste qui fait tout pour ne pas céder à ce qu’il dénonce.

Pour autant, là où l’on pour­rait s’attendre à ce que le film soit à l’ar­rivée tout sim­ple­ment réac­tion­naire (pro­posant une lec­ture du monde se résumant à l’immoralité des jeunes et de leurs images), le film adopte un regard que l’on pour­rait plutôt qual­i­fi­er de pes­simiste. Et c’est en cela qu’il est une vraie réus­site. Les dérives morales de Lou ne sont pas causées par la moder­nité, elles sont le pur pro­duit des généra­tions précé­dentes, qu’il ne fait que pour­suiv­re et ampli­fi­er. Nina iro­nise elle-même sur cette ten­dance des jour­nal­istes à ne jamais vrai­ment se pos­er de ques­tions morales. Night Call relate ain­si le déclin d’une société ayant poussé ses nou­velles généra­tions à détru­ire d’elle-même les garde-fous frag­iles qui la pro­tégeaient de sa vio­lence intrin­sèque.

À la toute fin du film, une fois tous ses opposants élim­inés ou soumis, Lou donne sa dernière con­signe à ses équipes : “Je ne vous deman­derai jamais de faire ce que je ne ferais pas moi-même.” La boucle est bouclée, le monde appar­tient tou­jours à ceux qui dictent leurs pro­pres règles. Et encore une fois, les nou­velles normes sont fixées par les plus enclins à l’im­moral­ité, qui assurent ain­si leur réus­site. Dans le dernier plan, les camions-régie de Lou se dis­persent dans la ville, s’échappant du film de toutes parts, prêts à con­quérir le monde. On s’attendrait presque à revoir cet ultime con­tre-champ déjà vu chez un autre moral­iste actuel, ce gros plan sur le vis­age de Bil­bo Bag­gins, impuis­sant face à l’en­vol d’un immense drag­on s’échap­pant du film pour répan­dre mort et destruc­tion. Le héros impuis­sant ne pou­vait plus que soupir­er cette ques­tion, aveu de respon­s­abil­ité et d’échec : “What have we done… ?”[2] Le fléau endor­mi avait lui aus­si été réveil­lé par la volon­té d’un per­son­nage frus­tré, revendi­quant sa place et la for­tune qui lui était promise. À la dif­férence que chez Peter Jack­son, on ne doute jamais que le drag­on sera finale­ment vain­cu.

Notes

Notes
↑1 Les night­crawlers sont des vers de terre. Ils ont deux par­tic­u­lar­ités : ils sor­tent essen­tielle­ment à la nuit tombée, et sont util­isés comme appâts.
↑2 La Déso­la­tion de Smaug, de Peter Jack­son, 2013.