Pour son deux­ième long-métrage après The Moun­tain (réal­isé en 2011 mais resté inédit chez nous), le réal­isa­teur et acteur norvégien Ole Giæver se con­fronte de nou­veau aux grands espaces nordiques pour en faire des ter­rains de jeu et d’ex­péri­men­ta­tion de l’in­time. Sauf qu’i­ci, à la dif­férence du pre­mier film qui traitait de la ques­tion du deuil, Natür Ther­a­py joue la carte d’une triv­i­al­ité tein­tée de mélan­col­ie, à l’op­posé du jusqu’au-boutisme démon­stratif d’Into the Wild de Sean Penn et Wild de Jean-Marc Val­lée aux­quels il serait ten­tant de le com­par­er. Mar­tin (joué par le réal­isa­teur lui-même) est un tra­vailleur et père de famille, bien­tôt quadragé­naire, qui tra­verse subite­ment une crise exis­ten­tielle dont il n’ap­préhende pas bien les con­tours : il sait sim­ple­ment qu’il ne sup­porte plus son quo­ti­di­en pro­fes­sion­nel, qu’il ne partage plus aucune com­plic­ité ni intim­ité avec sa femme et qu’il éprou­ve quelques dif­fi­cultés à jouer les papas-poules avec son jeune fils. Sur un coup de tête, il décide donc de quit­ter le foy­er pour le week-end, pré­tex­tant suiv­re un groupe de potes par­tis ran­don­ner. En fait, c’est totale­ment seul que Mar­tin va arpen­ter les collines ver­doy­antes de Norvège, sans but ni objec­tif, juste pour le plaisir de se sous­traire pen­dant un temps don­né au rôle auquel l’as­sig­nent ses respon­s­abil­ités.

Échappée à durée déterminée

Tout le sel de Natür Ther­a­py repose dans son rap­port à la tem­po­ral­ité : le réc­it ne fait jamais mys­tère du temps impar­ti à son héros pour vivre cette échap­pée belle. Au cours de ces deux jours de folle cav­al­cade, nulle promesse d’un éventuel change­ment de vie ne vient cor­rompre la nature pro­fonde du com­porte­ment de Mar­tin. Loin d’être défi­ni comme un idéal­iste qui entend redéfinir son rap­port au monde, le jeune homme vit une expéri­ence régres­sive au cours de laque­lle il laisse exprimer ses petites frus­tra­tions égo­cen­triques. Cela jus­ti­fie le recours à une voix-off omniprésente qui donne accès — qua­si­ment sans aucun fil­tre — aux pen­sées les plus abscons­es du per­son­nage. Dans d’autres cas, cela pour­rait don­ner lieu à un exer­ci­ce de style un peu pesant et démon­stratif mais le réal­isa­teur ne cher­chant à aucun moment à faire val­oir la grandeur méta­physique de l’ex­péri­ence, Natür Ther­a­py évite l’écueil du film à thèse. Rivé aux fess­es de Mar­tin, le dis­posi­tif filmique le met donc en scène dans une série de petites humil­i­a­tions qui ne font qu’an­non­cer l’échec glob­al de l’en­tre­prise. Alors que le per­son­nage ne vise qu’à pren­dre une sorte d’en­vol sym­bol­ique (qu’il­lus­tre logique­ment le recours ironique au tube très eight­ies d’Al­phav­ille, «For­ev­er Young»), il sem­ble con­damné par une sorte de retour à soi per­pétuel, ultime cen­tre de grav­ité du film.

Battre en retraite

Mais en marge d’un goût pronon­cé pour l’ex­er­ci­ce mas­tur­ba­toire qui n’ap­porte jamais le récon­fort espéré, Natür Ther­a­py révèle sa belle acuité là où on ne l’at­tendait pas vrai­ment. Au détour d’un flot de paroles par­fois vides qui trahissent la ten­ta­tive dés­espérée de Mar­tin de retrou­ver sa pro­pre sin­gu­lar­ité, sur­git une pen­sée qui trou­ve sa pleine incar­na­tion en quelques mots. On pense par exem­ple à cet instant où le per­son­nage, engagé depuis plusieurs heures dans sa longue marche et son flot de pen­sées triv­iales, en vient comme par acci­dent à se sou­venir de son père dis­paru. La mémoire et ses lim­ites trou­vent ici un écho trou­blant dans la démarche de Mar­tin, ramené à sa pro­pre insignifi­ance face à l’im­mua­bil­ité des décors qu’il tra­verse. Il est dom­mage que le réal­isa­teur, pour con­forter cette idée, ait ensuite recours à une autre scène de rem­plis­sage musi­cal pour sig­ni­fi­er la com­préhen­sion – et surtout l’ac­cep­ta­tion – de cette humil­ité for­cée, lais­sant la beauté des images-posters pren­dre le pas sur la démarche ini­tiale. Car finale­ment, il ne faut chercher aucun uni­ver­sal­isme dans l’ex­péri­ence de Mar­tin, Natür Ther­a­py étant sans cesse guidé par les choix du per­son­nage, libéré de tout déter­min­isme social et nar­ratif. C’est d’ailleurs là que se situe la clé du film, bien plus amer qu’il n’y paraît, et sa con­clu­sion qui ne man­quera pas de décon­cert­er, voire de décevoir : pour­tant, à aucun moment le pro­pos d’Ole Giæver est de faire l’apolo­gie d’un retour aux valeurs tra­di­tion­nelles. Le réal­isa­teur ne fait que con­stater l’im­pos­si­bil­ité de cer­tains d’en­tre nous à pou­voir réelle­ment s’af­franchir du rôle qui nous est assigné.