Du réal­isme social qui détour­na le ciné­ma bri­tan­nique de l’esthé­tique pop du Swing­ing Lon­don, on retient seule­ment quelques noms, comme ceux des fon­da­teurs du “Free Cin­e­ma” ou des “Kitchen Sink Dra­mas”, Lind­say Ander­son, Karel Reisz, Tony Richard­son, ou après eux, les Ken Loach et Mike Leigh qui dénon­ceront de manière doc­u­men­taire ou fic­tion­nelle, sur un ton dra­ma­tique ou bur­lesque, les con­séquences du thatch­érisme sur la société bri­tan­nique. On n’a guère eu la chance en revanche de voir la Trilo­gie de Bill Dou­glas, cinéaste bri­tan­nique dis­paru bru­tale­ment en 1991, auteur de qua­tre films remar­quables restés invis­i­bles en France et presque tout aus­si con­fi­den­tiels en Grande-Bre­tagne. Grâce soit ren­due au BFI qui, après avoir restau­ré Com­rades, l’autre chef-d’œu­vre de Bill Dou­glas qu’on espère voir un jour en salles en France[1], délivre une ver­sion inté­grale des trois films com­posant la Trilo­gie : My Child­hood, My Ain Folk et My Way Home.

La mémoire des vaincus

Dif­fi­cile d’évo­quer ce trip­tyque sans men­tion­ner d’abord sa dimen­sion auto­bi­ographique, tant My Child­hood, My Ain Folk et My Way Home, cha­cun d’une durée rel­a­tive­ment brève (48, 55 et 72 min­utes), s’at­tachent à l’en­fance chao­tique et sauvage de Dou­glas dans les tristes bassins houillers du nord de l’An­gleterre. Ces paysages incar­nent à eux seuls une mémoire ouvrière que partage le cinéaste, orphe­lin délais­sé par un père démis­sion­naire, élevé par des grand-mères peu expan­sives sinon car­ré­ment revêch­es dans un vil­lage où la mis­ère ne rend pas sol­idaire. Pour son pre­mier film tourné avec quelque 4500 livres du BFI et la béné­dic­tion de Lind­say Ander­son, Dou­glas retourne en 1972 à New­craighall, où il est né en 1934 et a passé les pre­mières années de sa vie sans autre hori­zon que les ter­rils et le ciel bas de l’É­cosse. Jamie, le per­son­nage prin­ci­pal de la Trilo­gie, alter ego du cinéaste, évolue dans cet univers dom­iné par les chevale­ments de puits de mine et tout entier régulé par le labeur ouvri­er, entouré d’adultes aus­si aimables que des portes de prison. La com­po­si­tion austère des plans, la rigueur des cadres, répétés de film en film comme des indices mémoriels, le noir et blanc crayeux, l’im­mo­bil­ité des per­son­nages raides ou prostrés, tout dans la Trilo­gie relève d’un chem­ine­ment intro­spec­tif dans une mémoire lacu­naire dont le cinéaste ne cherche jamais à recon­stituer les trous. Toute une économie du silence pèse aus­si sur la con­struc­tion des dia­logues, aus­si rares et arides que les sen­ti­ments qu’ils expri­ment. À cet égard, il est remar­quable que la seule fig­ure ami­cale – et pater­nelle – avec qui Jamie enfant se lie soit celle d’un pris­on­nier alle­mand tra­vail­lant quo­ti­di­en­nement aux champs, à qui il tente d’ap­pren­dre l’anglais.

Dans la frontal­ité des cadres et la durée appuyée des plans, la mémoire du cinéaste ren­con­tre celle du monde ouvri­er dans l’An­gleterre de l’im­mé­di­at après-guerre : un monde figé, peu­plé d’hommes épuisés, de vétérans mutiques et de vieil­lards tristes, où tout espoir d’échap­per à sa con­di­tion reste vain. Un monde où cha­cun a sa place sans qu’il lui soit per­mis de la quit­ter. Le motif de la répéti­tion qui tra­vaille les trois films, à la fois par le rap­pel des plans et la posi­tion de l’en­fant, tou­jours en lisière du cadre et prêt à pren­dre la fuite, se déploie aus­si dans les séries d’aligne­ments qui valent comme autant de démon­stra­tions de ce con­ser­vatisme social : aligne­ments symétriques de bass­es maison­nettes en briques, aligne­ments de pris­on­niers alle­mands ramas­sant les choux, aligne­ments d’é­col­iers pour le cours de chant, aligne­ment de mineurs atten­dant de descen­dre dans le puits – le rac­cord son entre la chan­son des uns et l’at­tente des autres les inscrivant alors tous dans une com­mu­nauté de des­tin inéluctable. Quand Jamie, devenu ado­les­cent dans My Way Home, oppose à son père et sa belle-mère son refus de con­naître ce même des­tin, cette dernière lui rétorque que s’il avait dû être dif­férent, il ne serait pas né ici (“If you were made to be dif­fer­ent, you would have been born dif­fer­ent. This is your place and life”).

Si son ciné­ma est tout aus­si rad­i­cal que celui des ten­ants du “Free Cin­e­ma”, il n’a pas l’am­bi­tion satirique qu’on pour­rait lui prêter : nul pes­simisme chez Dou­glas dont le jeune Jamie fait en dépit de toutes les épreuves qu’il tra­verse l’ap­pren­tis­sage de l’altérité à tra­vers deux ren­con­tres déter­mi­nantes, un “enne­mi de la nation”, Hel­muth, pris­on­nier de guerre alle­mand, rare fig­ure d’hu­man­ité par­mi les per­son­nages qui com­posent le pre­mier volet de la Trilo­gie, et Robert, un con­scrit plus porté sur la lit­téra­ture et l’écri­t­ure que sur son devoir mil­i­taire lors du séjour de Jamie en Égypte qui clôt My Way Home. “Bill a tou­jours nié avoir un engage­ment poli­tique de pre­mier ordre” (“Bill always denied that he was Polit­i­cal with a cap­i­tal P”) racon­te Peter Jew­ell[2], l’a­mi qui inspi­ra le per­son­nage de Robert à Dou­glas. Il est vrai que la pro­gres­sion nar­ra­tive de la Trilo­gie obéit moins au sché­ma éman­ci­pa­teur d’un réc­it d’ini­ti­a­tion qu’à une série d’épreuves dont il n’y a jamais aucune leçon à tir­er. En témoignent les séquences de l’or­phe­li­nat, cette autre insti­tu­tion par laque­lle passe Jamie, où le joyeux tin­ta­marre des har­mon­i­cas offerts aux orphe­lins pour Noël et les colères de l’en­fant ne sont pas sans rap­pel­er la belle anar­chie du Zéro de con­duite de Vigo ou les tribu­la­tions de Mick Travis dans If.… (du même Lind­say Ander­son).

La mémoire des images

Le por­trait d’en­fant que com­pose la Trilo­gie en appelle d’autres : il évoque un Antoine Doinel moins cabotin et espiè­gle qu’­ef­farouché et tou­jours sur ses gardes, mais aus­si le Bil­ly de Kes de Ken Loach. Au lyrisme de l’un et l’autre film, on pour­rait oppos­er l’aspérité de la mise en scène de Dou­glas, qui revendique ouverte­ment l’héritage de Bres­son. Comme lui, il tra­vaille avec des acteurs non pro­fes­sion­nels, des “mod­èles” à dou­ble titre, puisque Stephen Archibald, le “non-acteur” prin­ci­pal de la Trilo­gie, offre aus­si un miroir au cinéaste. La Trilo­gie pour­rait tout aus­si bien être sa pro­pre his­toire. Dou­glas l’a ren­con­tré en 1971 dans une ville de ban­lieue à côté d’Edinburgh[3] en se ren­dant à New­craighall pour les repérages de My Child­hood. Il n’est alors qu’un gamin qui court les rues au lieu d’user ses fonds de culottes sur les bancs d’école. Dou­glas trou­ve en Archibald un alter ego et ce lien secret entre eux deux fonde une ami­tié durable. Le cinéaste cherchera d’ailleurs à lui con­fi­er un rôle dans son film suiv­ant, Com­rades, mais Archibald est incar­céré au moment du tour­nage. Inca­pable de tourn­er sans Dou­glas qui dis­paraît en 1991, il ne fera jamais d’autre film, et meurt dans l’anonymat en 1998.

Les films con­stituent cepen­dant bien plus qu’une référence pour Dou­glas, ils for­ment un hori­zon, le seul désir­able dans une réal­ité grise : My Ain Folk s’ou­vre ain­si sur l’im­age en Tech­ni­col­or de Lassie, avant de retourn­er, en con­tre-champ, au noir et blanc du vis­age strié de larmes et de suie de Tom­my, le frère aîné de Jamie, face à l’écran de ciné­ma. On sait la dévo­tion que Dou­glas vouait à l’his­toire des images, lui qui col­lec­tion­nait machines optiques, films et affich­es qui ont désor­mais leur place dans un fonds d’archives à l’U­ni­ver­sité d’Ex­eter. Il faut chercher dans ses films les indices épars de cette pas­sion pour l’his­toire du ciné­ma : la pho­togra­phie de famille qui ouvre My Way Home ; le lent panoramique descen­dant qui met en mou­ve­ment le cadre sur la morne cam­pagne écos­saise tan­dis que l’as­censeur emmenant les mineurs au fond du puits se met en bran­le ; les vit­res brouil­lées de l’or­phe­li­nat qui for­ment comme un théâtre d’om­bres en arrière-plan alors que Jamie attend pas­sif que d’autres déci­dent de son des­tin ; et surtout, la course de l’en­fant le long de la voie fer­rée et des pan­neaux de bois qui découpent sa sil­hou­ette comme les pho­togrammes d’une bande filmique et l’ivresse de son tournoiement dans le panache de fumée du train à vapeur sur un petit pont de bois sur­plom­bant la voie. Alors l’al­ter­nance d’opac­ité et de trans­parence de ce voile de fumée sem­ble transpercer la sur­face de l’écran.

De cette mémoire ouvrière et de cette mémoire des images, le dernier film de Dou­glas porte égale­ment trace : Com­rades, réc­it de la dépor­ta­tion d’un groupe d’ou­vri­ers bri­tan­niques au XIXe siè­cle qui dev­in­rent les hérauts d’un syn­di­cal­isme nais­sant, est parsemé de références aux dis­posi­tifs optiques du pré-ciné­ma. On sait aus­si que Bill Dou­glas pré­parait un film sur Ead­weard Muy­bridge, Fly­ing Horse, dont il avait achevé le scé­nario. À défaut de pou­voir jamais décou­vrir le film qu’il en aurait tiré, on peut aujour­d’hui se sat­is­faire d’une ver­sion remar­quable­ment restau­rée de sa Trilo­gie trop longtemps restée invis­i­ble.

Notes

Notes
↑1 Il est pour l’heure acces­si­ble aux anglo­phones dans un cof­fret DVD extrême­ment riche édité par le BFI.
↑2 Je remer­cie Peter Jew­ell d’avoir bien voulu partager avec moi quelques uns de ses sou­venirs sur son ami­tié avec Bill Dou­glas.
↑3 Melanie McFadyean, “Mis­ter, can I have a fag ?”, The Guardian, 20 juin 2008.