Les mau­vais­es langues diront qu’à la dif­férence de Matt Damon, Ben Affleck dans un film d’action, c’est tou­jours la même his­toire navrante. Celle d’un échec éter­nel et un peu gênant, tant pour l’industrie que pour le spec­ta­teur, tous deux péri­odique­ment som­més, de part et d’autre de ses caprices de star, d’accorder sa dernière chance à un acteur des­tiné à toutes les gâch­er. Les mêmes mau­vais­es langues diront qu’en dépit d’une inter­pré­ta­tion soignée, tenue par Gavin O’Connor d’une main d’honnête arti­san, ce n’est pas cette his­toire de jus­tici­er-compt­able-autiste qui lui per­me­t­tra de rejoin­dre l’ami Damon dans le cer­cle fer­mé de l’action­er vision­naire. Et il faut bien dire qu’au vu de ce Mr Wolff, les mau­vais­es langues n’auront pas tort sur deux points cru­ci­aux. Le pre­mier, c’est que le film n’est effec­tive­ment pas très bon, avec son improb­a­ble com­plot d’État mix­ant grossière­ment les clichés de la fic­tion para­no comme on cuisin­erait un gratin de restes ; le sec­ond, c’est qu’avec ce per­son­nage friand d’optimisation fis­cale et de vengeance option beat’em all (Ben Affleck y joue un ago­ra­phobe secrète­ment rompu au « Pan­t­jak Silat », un art mar­tial indonésien, et aux armes lour­des), Mr Wolff ne vise pas du tout le même pro­pos anti-sécu­ri­taire que la trilo­gie Jason Bourne. Par sa bru­tal­ité sèche, la lim­pid­ité d’une mise en scène plus clas­sique que celle, fébrile et estampil­lée « moder­nité », de Paul Green­grass, mais surtout par l’hommage appuyé au vig­i­lante movie, au fond, et con­traire­ment à Jason Bourne, Mr Wolff ne fait bien que regarder vers le passé.

Antimoderne

Or l’erreur à ne pas com­met­tre serait pré­cisé­ment de ne juger le film qu’à l’aune de la tra­jec­toire sans intérêt de son acteur, et de nég­liger celle, mod­este mais finale­ment moins insipi­de, de son réal­isa­teur. Car Gavin O’Connor est en out­re l’auteur du très sous-estimé War­rior (2011), film de boxe frat­ri­cide d’une sim­plic­ité biblique, dont l’univers, tout de mus­cles et de nerfs, se résumait entière­ment aux lois mécaniques du corps à corps. Le film ne se con­tentait pas de mod­erniser Rocky, héritage évi­dent du genre, il en était le pro­longe­ment mélan­col­ique : une Amérique de frères blessés, de rêves brisés et de promess­es gâchées dont le vis­age de Nick Nolte impri­mait, en père soûlard rejeté par ses deux fils (Tom Hardy et Joel Edger­ton, par­faits), toute l’impuissance et la cul­pa­bil­ité. Et après un cro­chet assez inex­plic­a­ble par le west­ern fémin­iste (Jane Got a Gun), c’est peu dire qu’avec cette nou­velle his­toire de frères élevés à la dure par un pater en treil­lis, Gavin O’Connor sem­blait bien décidé à retiss­er le même fil nos­tal­gique.

Tradition perdue

Mais là où War­rior exfo­li­ait sa trame de toute fior­i­t­ure, Mr Wolff la com­plique de tiroirs inutiles, brouil­lant la ligne claire d’une intrigue ini­tiale qui aurait pu, elle aus­si, flirter avec le mythe. C’est d’autant plus regret­table qu’au fond, les deux films d’O’Connor parta­gent le même pro­gramme : celui de chérir en secret, en leur offrant une authen­tique progéni­ture, les héros déchus d’une tra­di­tion per­due pour tou­jours. D’un côté, Rocky, de l’autre, le Charles Bron­son d’Un jus­tici­er dans la ville. Mais si, dans War­rior, le con­tem­po­rain du tournoi de MMA n’était qu’un habil­lage ren­fer­mant le plus cristallin des films de boxe, ici, le poids des con­ces­sions (indus­trielles, scé­nar­is­tiques, psy­chologiques) pèse trop lourd pour hiss­er le réc­it à un tel niveau d’épure. Il faudrait dégraiss­er l’intrigue jusqu’à l’os, en faire l’histoire d’un jus­tici­er si soli­taire, si mani­aque et si vio­lent, qu’il serait comme la ver­sion malade, robo­t­ique, donc par­faite­ment dés­in­car­née, des vig­i­lantes dont il est l’héritier. Mais il n’en resterait qu’un film rêvé, le fan­tasme d’un exploit de puriste éclairé qu’O’Connor n’a pas su réitér­er. En revanche, l’idée qu’il faut impéra­tive­ment saluer, c’est celle d’avoir tiré par­ti du charisme d’huître de Ben Affleck pour en faire un autiste crédi­ble – sur le papi­er, c’était plutôt risqué, mais de fait, et en repen­sant à sa presta­tion par­faite de crétin hébété dans Gone Girl, il gag­n­erait presque à faire du hand­i­cap men­tal son reg­istre de con­fort. Bref, tou­jours pas de quoi faire de l’ombre à l’amaz­ing Matt Damon, mais à la case « action movie » de son CV d’acteur nor­mal, Ben Affleck pour­ra enfin inscrire un film en let­tres cap­i­tales.