De la prison à la mai­son : après avoir don­né la parole aux familles de détenus en attente dans le remar­quable À côté, Stéphane Mer­cu­rio l’of­fre à présent à un sujet fort sin­guli­er, puisqu’il s’ag­it du com­pagnon de sa pro­pre mère. Il est vrai que ce n’est pas n’im­porte qui : Mau­rice Sinet dit “Siné”, car­i­ca­tur­iste jouis­seur mais acéré qu’on qual­i­fiera hâtive­ment d’ “anar de gauche”, récem­ment notoire pour ses démêlés médi­a­tiques et judi­ci­aires avec son ancien employeur Char­lie Heb­do, la LICRA, le MRAP, BHL etc. On pour­rait crain­dre que la prox­im­ité de la filmeuse[1] avec le filmé rende dif­fi­cile le posi­tion­nement de la pre­mière ; mais non, elle n’est pas là pour dress­er un por­trait de famille.

Itinéraire d’un vieux galopin

Bien sûr, fil­mant la plu­part du temps dans la mai­son et par­mi des gens qu’elle côtoie depuis plusieurs années, Mer­cu­rio ne saurait guère fein­dre la neu­tral­ité absolue — que per­son­ne n’at­tend vrai­ment d’elle, au fond. Ain­si, lorsque, au milieu du doc­u­men­taire com­mencé en 2007 et cen­sé évo­quer les engage­ments de Siné depuis quar­ante ans (guerre d’Al­gérie, Cuba…), éclate la fameuse “affaire”[2], la réal­isatrice ne joue pas l’am­biguïté, ayant déjà son idée sur les faits et ne don­nant la parole aux détracteurs (ou à ceux qui s’en pré­ten­dent, comme le roi de l’in­cruste Bernard-Hen­ri Lévy) que pour leur oppos­er la défense des com­pagnons de route de l’ac­cusé. D’ailleurs, l’évo­ca­tion de ce pas­sage reste suc­cincte, comme un éclat de plus sur le par­cours du vieux galopin. Des phas­es comme celle-ci (des années au sein d’un organ­isme de presse, esclan­dre, ren­voi, néces­sité de repren­dre le com­bat ailleurs, comme ici à tra­vers son pro­pre jour­nal Siné Heb­do), Siné en aura con­nu plusieurs, et même à 80 ans bien tassés il pour­rait en con­naître d’autres, si le dieu auquel il ne croit guère lui prête vie. Il les racon­te sans se forcer devant la caméra de Mer­cu­rio, laque­lle sait trou­ver l’équili­bre entre l’at­ten­tion fil­iale et celle, plus dis­tante, de l’en­reg­istreur faisant œuvre de témoignage.

Où est l’humour de ma jeunesse ?

La prob­lé­ma­tique du hors-champ (quar­ante ans de coups de cray­on vachards à tra­vers l’his­toire) est évidem­ment plus sim­ple que dans À côté, où il s’agis­sait de ren­dre compte de la coerci­tion car­cérale sans même filmer la prison et des foy­ers dis­lo­qués sans y entr­er, dans le lieu qua­si unique d’une mai­son d’ac­cueil joux­tant la mai­son d’ar­rêt, par le truche­ment qua­si exclusif des réc­its et des douleurs des familles de détenus. Ici, même si on voit sou­vent la mai­son de Siné, il n’y a aucun effet d’isole­ment : l’homme déam­bule dedans et dehors, à la fête de l’Hu­ma, au tri­bunal, dans une fac à ten­ter le pas­sage de relais aux prochaines généra­tions, et la caméra le suit. On l’ob­serve déballer quelques-uns de ses dessins, évo­quer des ren­con­tres divers­es et remar­quables (les com­mu­nistes chi­nois, Prévert, Mal­colm X…), s’ac­tiv­er à la rédac­tion de son heb­do, pré­par­er la pierre tombale far­felue qu’il compte partager avec ses copains humoristes, défendre sa posi­tion non négo­cia­ble d’emmerdeur et de jouis­seur aimant mêler cul et poli­tique — pas si dis­so­cia­bles que ça, au fond — sur son papi­er.

Si ses appels à l’op­po­si­tion tous azimuts aux abus des pou­voirs peu­vent paraître aus­si som­maires et per­fectibles sur le fond qu’un dis­cours de syn­di­cal­iste, le film parvient à dessin­er en creux quelque chose d’un peu plus fasci­nant. C’est que de l’en­chaîne­ment des scènes se déga­gent résol­u­ment les images d’un Siné dans des posi­tions d’en­tre-deux : le por­trait d’un per­son­nage au statut plutôt insta­ble der­rière la con­stance affichée. Insta­bil­ité pro­fes­sion­nelle, le dessi­na­teur étant prompt à out­repass­er les lim­ites pour­tant en expan­sion de la bien­séance, quitte à devoir descen­dre du navire et aller voir ailleurs. Incer­ti­tude sur sa san­té : on le décou­vre gorgé de goût de vivre, alors qu’une poignée de scènes le mon­tre sous assis­tance res­pi­ra­toire. Indé­ci­sion sur sa per­ti­nence idéologique, lui qui se tient dans ses dis­cours sur la ligne floue entre le mil­i­tant à la con­stance salu­taire et le vieux con. Et puis, der­rière le por­trait de l’homme s’esquisse un por­trait de groupe : celui d’un genre de con­tes­ta­tion par un humour se voulant “mal élevé” et pro­pre à point­er les tares de la société le plus vicieuse­ment pos­si­ble, genre déjà ancien et dont la per­ti­nence pour­rait être débattue. Voir les cama­rades humoristes qui, dans le film, gravi­tent autour de Siné : de Guy Bedos aux amuseurs de Canal+ Delépine et Kervern, en pas­sant par des amis fidèles de Char­lie Heb­do. Soit des vari­a­tions de ce type d’hu­mour cor­rosif dont on voit les évo­lu­tions aujour­d’hui, plus ou moins en phase avec l’époque, plus ou moins assim­ilé par le con­sen­sus social. Finale­ment, le film de Mer­cu­rio cherche-t-il à témoign­er de la per­sis­tance d’un com­bat ou de sa dégra­da­tion pro­gres­sive ? Mine de rien, sous sa fac­ture apparem­ment limpi­de et ses objec­tifs trop sim­ples, il offre à méditer.

Notes

Notes
↑1 Pour ceux qui décou­vrent ce nom : Stéphane Mer­cu­rio est du même sexe que Stéphane Audran.
↑2 Pour rap­pel : une chronique de Siné pub­liée le 2 juil­let 2008 dans Char­lie Heb­do à pro­pos de Jean Sarkozy fut taxée d’an­tisémitisme, entraî­nant pour l’au­teur son ren­voi du jour­nal et une com­paru­tion au tri­bunal pour “inci­ta­tion à la haine raciale”… qui se con­clut, assez logique­ment à la lec­ture atten­tive du texte incrim­iné, par une relaxe.