Pre­mier film de Christophe Van Rompaey, Moscow, Bel­gium ressem­ble fort à une révéla­tion venue du plat pays : s’y côtoient une indé­ni­able capac­ité à ren­dre humains des per­son­nages com­plex­es, sen­si­bil­ité à l’esthé­tique urbaine, sens du bur­lesque pass­able­ment som­bre… Si Moscow, Bel­gium n’est pas cepen­dant, en fait de coup d’es­sai, un coup de maître, ce n’est cer­taine­ment pas une rai­son pour pass­er out­re les promess­es dont sem­blent rich­es à la fois le réal­isa­teur et ses inter­prètes.

Mat­ty, une femme mûre qui s’est lais­sée sub­rep­tice­ment dévor­er par le quo­ti­di­en, doit assur­er l’é­d­u­ca­tion de ses trois enfants, alors que son mari l’a récem­ment quit­tée pour une jeune fille de vingt ans sa puînée. Son mari, hési­tant, n’a tou­jours pas offi­cial­isé le divorce, ce qui laisse Mat­ty dans le flou et dans la détresse, elle qui voudrait au moins être sûre de la posi­tion mar­i­tale pour pou­voir con­tin­uer sa vie. Lorsqu’elle fait la con­nais­sance de John­ny, camion­neur peu embar­rassé de con­ve­nances, qui lui fait rapi­de­ment du gringue, elle ne sait plus quoi penser. Et lorsque, finale­ment, elle est tombée sous le charme du routi­er, l’hori­zon de Mat­ty se brouille tou­jours plus.

Quelques semaines après Sep­tième ciel, voici venir avec ce Moscow, Bel­gium une nou­velle chronique d’une sex­u­al­ité épanouie loin de la jeunesse. Mat­ty, si elle n’est pas de l’âge des vénérables pro­tag­o­nistes du film d’An­dreas Dresen, a cepen­dant des dif­fi­cultés, à 41 ans, à se con­va­in­cre de tou­jours pos­séder le même pou­voir de séduc­tion, et la même soif d’amour. Pour­tant, c’est au moment où Mat­ty finit par tomber dans les bras de John­ny que Moscow, Bel­gium décolle réelle­ment : Mat­ty reste une femme, tenue à la fois par le désir de plaire, et celui de l’amour, aus­si bien sen­ti­men­tal que physique. La résur­gence de ces désirs fera renaître celui, plus enfoui, déjà oublié et aban­don­né, d’être sim­ple­ment heureuse. Christophe Van Rompaey va dépein­dre le quo­ti­di­en d’une femme rev­enue des promess­es de la vie, mais qui va, sci­em­ment, retomber dans les illu­sions et les espoirs de la jeunesse – un quo­ti­di­en bien som­bre, urbain, dans les rues d’un quarti­er pau­vre de Gand, où le cen­tre des rela­tions sociales est un café miteux, et le salon de relax­ation, la laver­ie automa­tique.

Le réal­isa­teur de Moscow, Bel­gium balade donc sa caméra entre divers endroits d’un quarti­er pau­vre de la ville, englobant ses pro­tag­o­nistes dans une mélan­col­ie urbaine qui fait écho à leurs pertes de repères. Mat­ty, évidem­ment, est le cen­tre de ce petit monde plein de doutes, qui s’ac­croche à des sym­bol­es dérisoires : la petite fille de Mat­ty passe son temps à lire les cartes dans des séances de div­ina­tion où tous, spec­ta­teurs com­pris, s’ingénient à voir des cer­ti­tudes, bonnes ou mau­vais­es. Mais si le spec­ta­teur peut éventuelle­ment se laiss­er aller à croire à l’u­nic­ité de la voie emprun­tée par Mat­ty dans ses tumultueuses amours, le réal­isa­teur se refuse à la facil­ité, et c’est l’ex­plo­ration de ce car­ac­tère de femme ordi­naire, hormis sa soif de bon­heur, qui con­stitue le plus beau du film.

Certes, les car­ac­tères des hommes qui entourent Mat­ty sont des plus arché­ty­paux : le camion­neur bru­tal, hâbleur, ancien alcoolique et intel­lectuel­lophobe s’op­pose au pro­fesseur d’u­ni­ver­sité hau­tain et méprisant à l’é­gard de celui qui n’est pas sor­ti du même milieu social que lui. Mais ils ne sont finale­ment rien de plus que ce que Mat­ty voit en eux, ce qu’elle pro­jette, ce qu’elle espère d’eux. Vera, sa fille presque adulte, regarde sa mère retomber dans les pièges que lui tend sa soif de bon­heur avec défi­ance, avant de tomber elle-même dans ces pièges : Moscow, Bel­gium réus­sit véri­ta­ble­ment, ain­si, dans ces por­traits con­tra­dic­toires de femme qui se moquent du plus sage pour s’at­tach­er au plus intense. Porté par la comé­di­enne vétérante Bar­bara Sarafi­an (Mat­ty) et par la nou­velle venue Anemone Val­cke (Vera), Moscow, Bel­gium s’é­gare dans une galerie de per­son­nages sec­ondaires trop arché­ty­paux, mais se retrou­ve dans un por­trait fin et remar­quable­ment racon­té de femmes résolues à être heureuses, envers et con­tre tout.