La Mort de Staline relate les deux jours suiv­ants l’attaque cérébrale de celui que l’on surnom­mait le “Petit Père des peu­ples”. Mal­heureuse­ment, mal­gré la car­rière jusqu’ici sans faute de son réal­isa­teur, le film ne mar­quera pas autant l’histoire que son sujet. Con­nu pour sa série The Thick of It dont il s’inspira pour sa bril­lante satire poli­tique In the Loop (2009) sur le con­flit irakien, Arman­do Ian­nuc­ci avait con­tin­ué sur sa lancée en créant la grinçante série Veep, s’attaquant cette fois à la poli­tique améri­caine. Il sem­blait donc le réal­isa­teur idéal pour porter à l’écran la bande dess­inée poli­tique­ment incor­recte des Français Thier­ry Robin et Fabi­en Nury, trai­tant de la lutte du pou­voir au sein de la garde rap­prochée du dic­ta­teur russe après sa mort en 1953. Le résul­tat est pour­tant déce­vant car entre une comédie apathique et un film his­torique hési­tant, il est bien dif­fi­cile de com­pren­dre ce que le réal­isa­teur a ten­té de faire. Au mieux une farce sur fond politi­cien avec quelques gags bien sen­tis et une touche d’humour noir, mais assuré­ment pas la satire red­outable qu’on aurait pu espér­er.

Conspirations sans fin

La pre­mière séquence du film était pour­tant promet­teuse : alors que les musi­ciens et l’auditoire d’un con­cer­to com­men­cent à quit­ter la salle, Staline fait savoir au respon­s­able des lieux que sa garde passera récupér­er un enreg­istrement de la per­for­mance. Or celle-ci n’a pas été enreg­istrée, mais a été dif­fusée en live sur Radio Moscou. Pour sauver sa vie, le pau­vre homme ter­ri­fié tente dés­espéré­ment de con­va­in­cre la foule de rester pour une sec­onde représen­ta­tion, puis va jusqu’à réqui­si­tion­ner des pas­sants dans la rue, de préférence “gros pour min­imiser l’écho de la salle” désor­mais à moitié vide. Ces derniers passeront finale­ment la représen­ta­tion à dormir ou à tri­cot­er. Cette sit­u­a­tion ubuesque sem­ble annon­cer un savant mélange des gen­res, entre drame poli­tique et comédie. Mais le comique lais­sera par la suite trop sou­vent place au grotesque.

Tout ceci est d’autant plus dom­mage que le réal­isa­teur assure avoir effec­tué un grand tra­vail de doc­u­men­ta­tion sur l’époque et garan­tit que qua­si­ment toutes les anec­dotes sont véridiques, y com­pris celle dudit con­cer­to. De plus au-delà de respecter les noms, les statuts et la chronolo­gie des événe­ments, il va jusqu’à insér­er des car­tons entre cer­taines séquences citant les arti­cles instau­rés par le véri­ta­ble comité pour la con­duite à tenir les jours suiv­ant la mort du dic­ta­teur. Mais le traite­ment car­i­cat­ur­al à l’extrême des per­son­nages efface la poten­tielle crédi­bil­ité his­torique pour qui ne con­naît pas toute l’histoire de l’Union Sovié­tique sur le bout des doigts.

Après la mort de Staline, chaque mem­bre du comité cen­tral du Par­ti Com­mu­niste tente de tir­er la cou­ver­ture à lui. Ces dirigeants sont dépeints comme incom­pé­tents et oppor­tunistes, prêts à toutes les trahisons et manip­u­la­tions. Les pre­mières joutes ver­bales rap­pel­lent le rythme effréné et jouis­sif d’In the Loop, mais le film s’essouffle très rapi­de­ment. Les échanges mil­limétrés et les dia­logues déclamés de manière un peu trop mécaniques per­dent en spon­tanéité, à l’exception de l’interprétation de Simon Rus­sell Beale ter­ri­fi­ant de réal­isme dans le rôle du mépris­able chef du NKVD, Lavren­ti Beria. Le réc­it alterne de manière trop bru­tale les pics humoris­tiques et les séquences de recon­sti­tu­tions his­toriques se prenant très au sérieux, prob­a­ble­ment pour ten­ter de trou­ver une légitim­ité dans cha­cun des gen­res, mais il en résulte la retombée sys­té­ma­tique de la ten­sion dra­ma­tique qui aurait été sans doute béné­fique pour don­ner de l’épaisseur aux per­son­nages. En effet, la répéti­tion de ce sché­ma lais­serait presque à penser que le scé­nario a été con­stru­it en deux temps, ce qui expli­querait l’inconstance des per­son­nages et un manque de cohérence dans leur évo­lu­tion. C’est pour­tant cet aspect qui rendait jusqu’ici le tra­vail de Ian­nuc­ci fasci­nant, créer des per­son­nages à la lim­ite du tan­gi­ble tout en don­nant la réelle sen­sa­tion au spec­ta­teur de pass­er dans les couliss­es du pou­voir.

Sa caméra capte ici volon­taire­ment des images trop loin­taines pour être nettes, se détourne ou encore fait sor­tir du cadre les élé­ments illicites (vio­lence, meurtre, viol), lais­sant ain­si la sen­sa­tion qu’il évite con­stam­ment de ten­dre trop vers le drame unique­ment pour ne pas entach­er l’impact de du prochain sketch. Mais il aban­donne son dis­posi­tif pour les quinze dernières min­utes du film, bas­cu­lant dans une recon­sti­tu­tion his­toire froide et cru­elle, sans le moin­dre jeu de mots. Ce choix ren­force la sen­sa­tion d’une hési­ta­tion entre comédie et trag­ique qui ont ici bien du mal à cohab­iter.