C’est un poids lourd par­mi les best-sell­ers de la lit­téra­ture à enseign­er aux enfants (nos écoles pri­maires s’en char­gent) qui subit ici les affres de l’adap­ta­tion au ciné­ma, par le scé­nar­iste Mar­cos Bern­stein (à qui on doit, en tant que réal­isa­teur, l’ha­bile L’Autre Côté de la rue). Ce roman, on aurait préféré ne devoir que le lire.

Au moins Bern­stein est-il un bon lecteur, au point de décel­er dans l’ap­par­ente lim­pid­ité de la chronique enfan­tine quelques aspérités, quelque sous-texte où rap­port famil­ial et rap­port social se con­fondent sournoise­ment. Son héros Zézé a sept ans et, dit-on, “le dia­ble en lui”. Enchaîné à la pau­vreté de sa famille, il passe sa frus­tra­tion dans des tours pend­ables et des ini­tia­tives pour s’en­v­ol­er de ses pro­pres ailes. De sa pro­pre famille, et notam­ment de son père qui ne com­prend que trop bien la décep­tion qu’il inspire à son fils, le garçon récolte en retour défi­ance voire vio­lente hos­til­ité. De ce quo­ti­di­en pas très rose, il ne trou­ve de réel récon­fort que dans deux rela­tions priv­ilégiées : l’une avec son petit oranger au fond du jardin, à qui il racon­te sa vie et ses his­toires à voix haute ; et l’autre avec Por­tu­ga, ce vieux mon­sieur qui a une voiture et qui intrigue tout le monde au vil­lage. Si la lec­ture du livre par les scé­nar­istes n’est pas idiote ni dénuée d’in­térêt, il est dom­mage que le regard de l’en­fant, et la promesse d’un refuge pour lui face à la dureté du monde, ser­vent aus­si au réal­isa­teur d’échap­pa­toire pour laiss­er s’ex­primer une cer­taine com­plai­sance pro­pre à soulager de la dureté de ses con­stats.

Le regard pollué

Car le film adopte le point de vue du garçon, affecte d’épouser ses émo­tions et son imag­i­na­tion, et cela revient pour lui à se livr­er à une dis­tri­b­u­tion forcenée d’ef­fets visuels dont il se passe très bien, par ailleurs, pour filmer le monde des adultes sous un angle plus neu­tre. Zézé joue-t-il au dada sur une branche de son oranger ? Aus­sitôt un cheval blanc appa­raît, sur lequel il peut galop­er au ralen­ti, et la mon­ture de dis­paraître dès que son cav­a­lier descend de la branche. Un adulte s’ap­proche-t-il de manière menaçante ? Il se voit filmé en con­tre-plongée et de tra­vers, ou le vis­age out­ré en courte focale. Une scène de vio­lence pater­nelle donne le pré­texte à un mon­tage haché et un cadrage trem­blotant. Etc.

Bern­stein a de toute évi­dence bien défi­ni la charte graphique de son film pour que la caméra soit le vecteur de ce qui agite Zézé. Mais à force de s’y tenir avec un for­mal­isme aus­si machi­nal, il fait du regard même de l’en­fant une sorte de foire visuelle mor­bide et pénible (car per­cluse de ces symp­tômes que sont ces effets), où celui qui est cen­sé regarder s’ap­par­ente moins à un enfant — ou à un obser­va­teur humain — qu’à une créa­ture jou­et de la com­pé­tence tech­nique de ceux qui fil­ment. La mise en scène de Bern­stein, au bout du compte, évoque dans ses pires moments un par­ent pau­vre des tours de forain de Ter­ry Gilliam (le malaise n’est pas loin de celui lais­sé par Tide­land, dont le héros était une fil­lette), moins assumé que son mod­èle car tou­jours sage­ment arrimé aux devoirs qu’il s’est don­nés : adapter un best-sell­er, dépein­dre la mis­ère d’un vil­lage brésilien, et laiss­er un espoir au bout du tun­nel avec le per­son­nage de Por­tu­ga. Oscil­lant entre académisme peu offen­sif et choix esthé­tiques atter­rants, hési­tant entre fidél­ité au réal­isme et com­plai­sance dans le fan­tasme, le mélo­drame tiré ici de Mon bel oranger dessèche l’hu­man­ité dont il pré­tend offrir le por­trait.