Qu’elles sont loin, les années 1980, péri­ode bénie pour Eddie Mur­phy, où l’ac­teur béné­fi­ci­ait à la fois de mul­ti­ples oppor­tu­nités de faire mon­tre de son tal­ent bur­lesque et de scripts suff­isam­ment inven­tifs pour accouch­er de films – au moins – hon­nêtes ! Physique­ment épargné par le temps, l’ac­teur sem­ble pour­tant devoir faire face à une réal­ité : son style comique est demeuré pris­on­nier de son époque dorée. D’au­tant plus lorsque la comédie qui le met en scène est d’une effi­cac­ité plus que dis­cutable.

Il n’y a qu’à voir le per­son­nage incar­né par l’ex-star comique : Jack McCall, com­mer­cial de haut niveau dans une mai­son d’édi­tion, incroy­able­ment égo­cen­trique et dont l’oc­cu­pa­tion pre­mière sem­ble être de par­ler – de lui, surtout, et tout le temps. Arro­gant, suff­isant, méprisant, Jack McCall est un yup­pie tout droit sor­ti d’une satire des 1980s, sans beau­coup de sub­til­ité. Il ne va se définir que par sa per­pétuelle log­or­rhée, pas par une per­son­nal­ité réelle : ain­si, le film est au dia­pa­son.

Le procédé comique, sim­pliste, con­siste ain­si à écras­er le spec­ta­teur sous l’inces­sant bavardage de Jack McCall, puis à affliger celui-ci d’une malé­dic­tion : chaque mot qu’il prononce fait chuter une feuille d’un arbre poussé dans son jardin, et lorsque la dernière feuille tombera… Le voilà donc obligé de se taire pour rester en vie, et ce silence incom­préhen­si­ble va, d’une part, lui don­ner l’op­por­tu­nité de laiss­er libre court à son tal­ent pour la gri­mace grotesque, et d’autre part, l’oblig­er à don­ner un sens réel aux quelques mots qu’il va choisir de pronon­cer.

D’au­tant plus que, évidem­ment, son com­porte­ment va rapi­de­ment lui alién­er son épouse, ses employeurs, etc. Là encore, nous sommes dans le domaine de la morale type des années 1980 : c’est l’oc­ca­sion pour notre bon­homme de retrou­ver le sens des Vraies Choses, et rede­venir un brave type… Soit. Nous sommes en ter­rain con­nu : pourquoi pas, si le savoir-faire est au ren­dez-vous ?

Hélas, ni la réal­i­sa­tion, atone, ni le mon­tage, qui ne parvient à aucun moment à se met­tre au dia­pa­son du dynamisme bur­lesque de Mur­phy, ni même l’ac­teur, qui se con­tente de remet­tre au goût du jour les morceaux de bravoure de ses anciens films (on pense par­ti­c­ulière­ment à Gold­en Child) n’honorent ce ren­dez-vous. Sans vrai­ment de faute de goût, le ridicule cameo d’Alain Cha­bat excep­té, le film reste lisse, sans enver­gure, inca­pable même de prof­iter de l’in­dul­gence acquise à l’é­gard d’Ed­die Mur­phy.

Que tout cela est triste à voir, finale­ment ! Ce per­son­nage de bon­i­menteur hyper­ac­t­if ressem­ble à l’ac­teur lui-même, ten­tant d’in­vo­quer le spec­tre de ses années passées, de dire que si lui n’a pas changé, rien n’a changé, que la com­plic­ité qu’il entrete­nait avec son pub­lic n’a aucune rai­son de ne pas per­sis­ter… Essaye-t-il, comme son per­son­nage, de faire amende hon­or­able, de recon­naître qu’il n’a pas su évoluer, mais qu’il peut le faire aujour­d’hui, qu’il a com­pris ce qui impor­tait ? Mal­heureuse­ment, si le tal­ent d’a­museur d’Ed­die Mur­phy demeure, rien dans Mille mots ne lui per­met de briller, de se dress­er face aux nou­velles têtes de la comédie – ce que, par exem­ple, Jim Car­rey a habille­ment négo­cié, avec des pro­jets plus risqués mais, finale­ment, plus respecta­bles. À con­tin­uer ain­si, Eddie Mur­phy s’a­chem­ine donc tran­quille­ment vers une retraite de has-been sans accrocs – tant mieux pour lui, en un sens : quand on ne peut pas pro­gress­er, il faut savoir quand s’ar­rêter.