Milk est l’élément cen­tral de la trilo­gie entamée par Kaplanoğlu (Yumur­ta, Milk, Miel) et fait office de jonc­tion entre enfance et âge mûr du per­son­nage Yusuf, à savoir la sor­tie de l’adolescence. Solide sur ses jambes, le film ne se laisse pas apprivois­er facile­ment. Il s’agit pour­tant de per­sévér­er.

Yusuf vit avec sa mère dans une toute petite ville de la province d’Izmir, pas bien loin de la mer Égée : une con­trée où l’on ren­con­tre de nom­breuses ruines romaines – prop­ices à de longues scènes d’introspection – et où la cou­tume sem­ble être de pen­dre les jeunes filles par les pieds pour les faire cracher des ser­pents – mag­nifique plan d’ouverture, mys­tique et fasci­nant. Trop con­scient de son isole­ment, Yusuf s’échappe par la poésie en écrivant beau­coup et plutôt bien. Deux nou­velles vont l’ébranler : un de ses textes est accep­té par le comité de rédac­tion d’une revue nationale, et une let­tre le con­voque à Izmir pour une vis­ite médi­cale préal­able au ser­vice mil­i­taire. Poèmes et armée sem­blent faire bon ménage dans l’esprit de Yusuf : tout autant embal­lé par sa pub­li­ca­tion que par sa prochaine incor­po­ra­tion, il cav­ale vers Izmir et laisse, pour un temps, son enfance der­rière lui.

Tout d’abord, il y a un style, recon­naiss­able, celui de la langueur et la con­tem­pla­tion qui rap­pelle Nuri Bilge Cey­lan. L’utilisation qua­si-sys­té­ma­tique de cour­tes focales le rap­proche du cinéaste d’Uzak, Kaplanoğlu allant même jusqu’à en faire une con­di­tion sine qua non de cha­cun de ses plans. Juché au cœur de l’image, Yusuf sem­ble se con­fon­dre dans les dif­férentes strates du paysage qui s’étire et allonge les per­spec­tives, la pro­fondeur de champ le jette dans des lieux trop grands, des espaces impos­si­bles à combler. Pour­tant, il existe tou­jours une poten­tial­ité d’ouverture : par un jeu sub­til de sur­cadrages, l’arrière-plan débouche sys­té­ma­tique­ment sur un ailleurs, dévoilant ain­si un champ de pos­si­bles caché der­rière l’apparente inex­tri­ca­bil­ité.

D’abord assez ent­hou­si­as­mant, ce par­ti pris peut lass­er car abu­sive­ment sys­témique. On craint sou­vent l’asphyxie devant cet ordon­nance­ment un peu trop arti­fi­ciel et trafiqué pour réelle­ment respir­er – par là, il s’éloigne d’Uzak ou des Cli­mats de Cey­lan, pour qui la maîtrise du cadre n’équivaut pas à cette plas­ti­fi­ca­tion du réel que l’on ressent spo­radique­ment dans Milk. Il flotte ain­si au-dessus du film comme un léger doute sur la sincérité de l’ensemble, une impres­sion gênante mais loin d’être per­sis­tante si l’on évite d’être tatil­lon et que l’on se laisse accom­pa­g­n­er par le réc­it.

Ce dernier s’étire non­cha­la­m­ment, retardé à chaque plan, empêché qu’il est par une con­tem­pla­tion las­cive des images. Et ce n’est pas un mal : si le chem­ine­ment du jeune Yusuf ne nous est pas com­plète­ment égal, c’est aus­si parce qu’il n’est pas osten­si­ble­ment (dé)montré. En écar­tant d’office les expli­ca­tions rétro­spec­tives et les inter­pré­ta­tions psy­ch­an­a­ly­tiques mal dégrossies entre les trois épisodes, Kaplanoğlu cap­i­talise davan­tage sur les sen­sa­tions latentes, les affects sans réper­cus­sion évi­dente sur le passé ou l’avenir. Et nous épargne ain­si un pen­sum bien pesant. Au con­traire, Milk est une jolie ritour­nelle usant de son stoï­cisme pour mieux dis­sémin­er, par à‑coups, son venin entê­tant.