Il y a la Deneuve qu’on ne présente pas, la Hands qu’on aime depuis Lady Chat­ter­ley, et la Croze dont la fil­mo­gra­phie com­porte moins d’é­clats, mais dont le charme fait ici l’af­faire. Pourquoi ce “la” ? Parce que ces trois grâces sont le prin­ci­pal cen­tre d’in­térêt de ce film qui arpente, aus­si con­scien­cieuse­ment que d’autres avant lui, le ter­rain très bal­isé du drame romanesque où les secrets de famille pèsent sur plusieurs généra­tions, avec les thèmes oblig­és de la trans­mis­sion, des blocages psy­chologiques de cha­cun, de la néces­sité d’aller de l’a­vant. Hands joue Audrey, que la soci­olo­gie facile qual­i­fierait de “jeune femme d’au­jour­d’hui” : céli­bataire, indépen­dante, attachée à son tra­vail, expa­triée au Cana­da, et dont on appren­dra vite qu’elle est fraîche­ment enceinte d’une aven­ture pas­sagère et envis­age d’a­vorter. En vis­ite en France chez ses par­ents — dont une mère, Mar­tine (Deneuve), for­cé­ment con­trari­ante — elle s’in­stalle dans la mai­son famil­iale d’à côté qu’elle compte reta­per un peu. Mais dans un coin pous­siéreux, elle décou­vre un très vieux cahi­er ayant servi à la fois de livre de cui­sine et de jour­nal intime décousu à sa grand-mère mater­nelle, Louise (Croze), qui y couchait son dés­espoir de jeune épouse pris­on­nière des con­ven­tions sociales et éprise d’indépen­dance. L’aïeule aurait d’ailleurs quit­té mari et enfants voilà plus de cinquante ans pour une des­ti­na­tion incon­nue, ce que sa fille Mar­tine ne lui a jamais par­don­né.

Voilà posées sans ambages les prémiss­es d’un drame de “secrets de famille” qui se respecte, avec son cortège de pho­tos jau­nies et d’écri­t­ures à l’en­cre vieil­lie, de lieux chargés d’his­toire et de sens, de silences lourds, de cris, de mots intimes qui ne sor­tent qu’au for­ceps. Un genre qui, dans le ciné­ma français, est sou­vent men­acé par l’indi­gence, notam­ment quand il s’épuise d’un côté à sur-sig­ni­fi­er son intro­spec­tion silen­cieuse (la mol­lesse filmique des silences) et de l’autre ses ressorts psy­chologiques (les dia­logues expli­cat­ifs). Sans être un exem­ple des plus car­i­cat­u­raux, Mères et filles a du mal à décoller de ce dénom­i­na­teur com­mun, sur la forme comme sur le fond, et y voir Cather­ine Deneuve fait imag­in­er mal­gré soi la puis­sance qu’un Téch­iné, à la place de Julie Lopes-Cur­val, aurait pu tir­er d’un tel matéri­au, si basique qu’il soit. Et puis, le film nous demande, pour adhér­er à son réc­it et à sa démarche, d’ac­cepter l’idée, plutôt sim­pliste et bien com­mode, que d’un seul drame famil­ial ancien pour­raient découler par ric­o­chet les car­ac­tères des descen­dants sur plusieurs généra­tions, jusque dans leurs moin­dres indé­ci­sions — en l’oc­cur­rence le choix de la lib­erté et du bon­heur pour les femmes, et qu’il suf­fit de dénouer le nœud à la source pour que la voie de la guéri­son se dégage pour chacun(e).

Mot d’ordre : déballage

Les trois actri­ces de tête ani­ment comme elles peu­vent les valses-hési­ta­tions atten­dues d’hi­er et d’au­jour­d’hui. Ce n’est pas évi­dent. Au jeu de la courte paille de l’in­térêt des rôles, on dirait que c’est Croze qui a per­du, son per­son­nage étant borné à tra­vers­er les saynètes de flash-back illus­trant plate­ment la lec­ture du jour­nal par Hands, avec qui elle tient des con­ver­sa­tions à tra­vers le temps tout juste bonnes à pos­er som­maire­ment le thème obligé de la trans­mis­sion. Deneuve, elle, s’en tire sans efforts dans le rôle de la jeune vieille dame à la fois tour­men­tée et endur­cie — mais il est vrai que hormis Le Con­cile de pierre de Guil­laume Nicloux, il faut chercher loin les mau­vais films dont elle ne s’est pas relevée rel­a­tive­ment indemne. Hands appa­raît la plus frag­ile, entre justesse et dif­fi­culté de sor­tir de son texte. Car le prob­lème pour ces pro­tag­o­nistes, pour les sec­onds rôles qui peinent à exis­ter, pour le film entier en dépit de son idée d’im­age pas très neuve con­sis­tant à faire se crois­er passé et présent dans les mêmes plans, c’est que tout y reste trop aigu­il­lé par le scé­nario, par le pro­gramme que celui-ci impose, par les dia­logues par lequel cha­cun va en exprimer un frag­ment. Le mot d’or­dre est au débal­lage, à la mise à nu mécanique des tour­ments enfouis et des prob­lé­ma­tiques où le pub­lic, notam­ment féminin, est sup­posé recon­naître comme siennes. Et lorsqu’un per­son­nage prend la parole, cela doit for­cé­ment être explicite et plein de sens directe­ment acces­si­ble, tant est man­i­feste le désir des scé­nar­istes de dévoil­er le niveau de détail psy­chologique de leur drame. Les con­fronta­tions entre les uns et les autres tour­nent aux joutes ver­bales empesées à force de vouloir tout dire, ou pire, à l’ex­pli­ca­tion de texte sur la quête de lib­erté de la femme — tout comme les con­fi­dences de l’aïeule Louise à laque­lle la réal­isatrice ne sait don­ner aucun relief, seule­ment une présence éthérée et suran­née, avec une valeur de sym­bole un peu figé. Les trois femmes lut­tent plus (Hands) ou moins (Croze) pour être des per­son­nages à part entière, quand leurs auteurs ten­dent à les réduire à des mots, didac­tiques et pas sans intel­li­gence, mais man­quant de chair et d’âme.