C’est le début du film, qui sem­ble naître d’un ultime souf­fle : un mou­ve­ment d’ap­pareil s’éloigne lente­ment de la bouche éden­tée d’une mourante. Si la mor­bid­ité de la scène a de quoi sur­pren­dre, elle creuse en vérité le sil­lon tracé par Mary et Max, le précé­dent long-métrage d’Adam Elliot, dans lequel le réal­isa­teur célébrait déjà un mariage entre une pro­fonde noirceur (dépres­sion, boulim­ie, pen­sées sui­cidaires, etc.) et l’an­i­ma­tion en vol­ume. Quinze ans après, le réal­isa­teur aus­tralien saupoudre à nou­veau sa pâte à mod­el­er de cen­dre et de marc de café. Porté par la voix off de la jeune Grace Pudel (Sarah Snook), qui revient sur sa vie de mis­fit, le film dépeint un per­son­nage qui s’ef­force de sor­tir du cocon dans lequel elle s’est enfer­mée après une série de tragédies (le décès de ses par­ents, sa sépa­ra­tion d’avec son frère jumeau). Le petit monde d’argile de Mémoires d’un escar­got se com­pose de sa mai­son d’en­fance, des salles de classe, des rues encrassées de Mel­bourne, etc. ; autant de décors qui per­me­t­tent à Elliot de don­ner vie à une copieuse galerie de per­son­nages for­mant un joyeux trom­binoscope pit­toresque des class­es pop­u­laires aus­trali­ennes. Cet arti­sanat appliqué con­stitue cepen­dant en par­tie une lim­ite : les tableaux, regorgeant de détails minu­tieux, ten­dent par­fois vers la suc­ces­sion de petites maque­ttes inertes. L’u­nivers con­fec­tion­né par Mémoires d’un escar­got s’avère ain­si, hormis quelques excep­tions (des par­en­thès­es bur­lesques, l’é­trange et beau spec­ta­cle d’une larme coulant le long d’une joue de pâte à mod­el­er, etc.), para­doxale­ment peu ani­mé, trop sta­tique.

Bien qu’il abor­de des thé­ma­tiques som­bres, le film ne tombe pas pour autant dans l’écueil du dolorisme. Par l’alliance atyp­ique entre la noirceur et l’an­i­ma­tion en vol­ume, Mémoires d’un escar­got embrasse ain­si d’une même étreinte les pères alcooliques, les ado­les­cents dépres­sifs, les vis­ages rongés par la tristesse et les corps abîmés par la faim. La métic­u­losité avec laque­lle ces petites boules vivantes sont créées par­ticipe d’une logique empathique : la douceur de la main qui a dess­iné les rides des vis­ages, les cica­tri­ces des corps et qui en a mod­elé les plis grais­seux est l’ex­ten­sion de la ten­dresse du regard porté sur les per­son­nages.