Les films de Paul Schrad­er s’organisent sou­vent autour d’une même ligne séparant le monde de l’espace men­tal des per­son­nages prin­ci­paux, qui lut­tent pour main­tenir sous cloche l’agitation d’un passé trou­ble. Le cloi­son­nement de ces deux strates repose sur une série de règles rel­e­vant du sac­er­doce : mode de vie ascé­tique, inter­ac­tions lim­itées, sou­venirs trau­ma­tiques con­signés dans un jour­nal intime et rou­tine pro­fes­sion­nelle réglée rigoureuse­ment. Dans Mas­ter Gar­den­er, c’est à l’horticulture que s’est con­ver­ti Narvel Roth (Joel Edger­ton). Supré­ma­tiste blanc repen­ti, il se rap­proche bien­tôt de Maya (Quin­tes­sa Swindell), jeune appren­tie afro-améri­caine et petite-nièce de Madame Haver­hill (Sigour­ney Weaver), la pro­prié­taire des jardins. Comme l’explique Narvel en voix-off, le domaine dont il s’occupe se trou­ve à mi-chemin entre le mod­èle du jardin français, rigoureuse­ment ordon­né, et celui du jardin anglais, qui laisse plus de place au chaos naturel de la flo­re. La mise en scène accom­pa­gne ce bal­ance­ment en alter­nant mou­ve­ments flu­ides au steadicam et plans fix­es bardés de lignes qui sem­blent enfer­mer ou sépar­er les per­son­nages. À plusieurs repris­es, la caméra recom­pose au sein d’un même plan les panora­mas du jardin par un mou­ve­ment ascen­dant : d’abord située au niveau d’un bosquet où s’entremêlent feuilles et branch­es, elle s’élève ensuite pour dévoil­er la pro­fondeur des jardins et le tracé méthodique des allées qui l’organisent, replaçant les plantes au sein d’un ordon­nance­ment géométrique. Il s’agit pour Narvel de main­tenir une cer­taine dis­tance entre lui et son envi­ron­nement – si bien que, dans une séquence assez didac­tique, le per­son­nage théorise lui-même sa con­di­tion en expli­quant que cha­cun « suit une ligne » dont il ne doit pas s’écarter.

Si la métaphore hor­ti­cole est féconde, elle donne cepen­dant l’impression de nour­rir un pro­gramme assez atten­du. Les films de Schrad­er s’appuient régulière­ment sur une série de motifs récur­rents, mais le palimpses­te vire ici à la for­mule : s’enchaînent comme autant de pas­sages oblig­és voix-off réc­i­tant le con­tenu du jour­nal, face à face au tra­vers d’un miroir et par­en­thèse émer­veil­lée aux deux-tiers du réc­it (une vision flo­rale fan­tas­mée), dévoilant les cou­tures de l’écriture du cinéaste. Alter­nant entre séquences diurnes et réminis­cences noc­turnes, le film sem­ble dis­tinguer le « bien » du « mal » de façon sché­ma­tique sans jamais creuser d’ambiguïté. Durant la sec­onde par­tie, l’exploration des espaces inter­mé­di­aires piteux (motels de sec­onde zone, ban­lieues vétustes) que Schrad­er détail­lait déjà fine­ment dans The Card Counter n’empêche pas le film de s’affaisser pro­gres­sive­ment, en dépit de ses pointes de vio­lence : les sail­lies jalous­es de Madame Haver­hill tien­nent du grand-guig­nol, tan­dis que le pina­cle de bru­tal­ité (Narvel tabasse deux deal­ers qui s’en sont pris à Maya et aux jardins) est expédié avec une cer­taine dés­in­vol­ture.

C’est davan­tage la romance entre Narvel et Maya qui sem­ble con­stituer le cœur de Mas­ter Gar­den­er. Bien que la rela­tion s’achemine vers une morale assez sim­pliste, elle esquisse néan­moins une rup­ture avec les précé­dents films de Schrad­er en dévoilant, dans les plus belles séquences, un hori­zon pour une fois clé­ment. Si The Card Counter s’achevait sur un con­tact impos­si­ble (deux mains se touchant presque, entravées par une ligne ver­ti­cale divisant l’écran en deux), Mas­ter Gar­den­er délaisse, non sans une légère mièvrerie, la fatal­ité car­ac­téris­tique du réal­isa­teur. L’union de Narvel et Maya s’opère lors d’une scène d’effeuillage noc­turne dans une cham­bre d’hô­tel : cha­cun se tient d’abord de part et d’autre du cadre, avant que la jeune femme adopte le ton pro­to­co­laire du jar­dinier (« Es-tu d’accord pour que j’enlève mes vête­ments ? ») pour inviter leurs corps à se rap­procher et se dévoil­er. Un mou­ve­ment ana­logue struc­ture le dernier plan, focal­isé sur la maison­nette de Narvel, entourée des jardins en friche. Au cen­tre de l’image, le cou­ple, enlacé sur le porche, bal­ance alter­na­tive­ment vers chaque côté du cadre en esquis­sant quelques pas de danse feu­trés. Le per­son­nage schrade­rien, d’ordinaire privé du repen­tir qu’il con­voite si ardem­ment, sem­ble enfin avoir trou­vé son point d’équilibre.