Deux cents ans après la pre­mière pub­li­ca­tion du roman Franken­stein ou le Prométhée mod­erne, depuis maintes fois adap­té au ciné­ma[1], Haifaa al-Man­sour s’intéresse ici à son autrice, Mary Shel­ley. Plusieurs longs métrages[2] ont déjà mis en scène les cir­con­stances dans lesquelles la jeune femme d’à peine dix-huit ans s’est lancée dans l’écrire de son pre­mier roman devenu un véri­ta­ble mythe fon­da­teur, mais la réal­isatrice a ici voulu faire la lumière sur cer­tains événe­ments antérieurs moins con­nus de sa vie afin de mieux com­pren­dre son œuvre, espérant faire émerg­er l’essence de son inspi­ra­tion. De nom­breuses théories – mêlées à des déc­la­ra­tions de l’intéressée – sug­gèrent que l’œuvre de Mary Shel­ley fut inspirée par sa pro­pre vie, et que ses trau­ma­tismes y sur­gis­sent de manières allé­goriques. Mal­gré une hon­or­able ten­ta­tive de met­tre à nu les démons de son héroïne – servie par la sai­sis­sante inten­sité de l’interprétation de la jeune Elle Fan­ning –, Haifaa al-Man­sour ne parvient pas à faire éclore la pas­sion de ses per­son­nages et nous livre une œuvre trop sage et con­v­enue au regard des sujets qu’elle abor­de.

Pour la réal­isatrice le proces­sus de créa­tion de Franken­stein ou le Prométhée mod­erne sem­ble avoir débuté dès la nais­sance de Mary qui se con­sid­ère, tel le mon­stre qu’elle va inven­ter, « mise au monde pour être aban­don­née ». Par sa mère, morte quelques jours après sa nais­sance, par son père qui la reniera pour son mode de vie, par son pre­mier enfant qui sera emporté par la mal­adie, puis bien sûr, par son grand amour le poète roman­tique Per­cy Bysshe Shel­ley. La fig­ure du mon­stre se des­sine à mesure que les rela­tions entre les per­son­nages s’affinent, entre trahisons, cru­auté et résilience. Mary ne sup­porte plus sa pro­pre exis­tence et son mal­heur dont elle ne s’estime pas respon­s­able, et va alors utilis­er l’écriture comme exu­toire. Per­cy prend les traits du créa­teur Franken­stein, et son amante ceux d’une créa­ture emplie de dés­espoir et de rage. Mal­heureuse­ment à trop vouloir expos­er sa vul­néra­bil­ité, la réal­isatrice finit par trans­former la digne guer­rière en créa­ture frag­ile inspi­rant la pitié, accep­tant toutes les humil­i­a­tions et com­pro­mis par amour. Haifaa al-Man­sour réus­sit cepen­dant à retran­scrire le sen­ti­ment d’enfermement des per­son­nages dans leurs con­di­tions et dans leur soli­tude dés­espérée à tra­vers sa mise en scène. Ils ont à peine la place de bouger dans le cadre et tour­nent sou­vent en rond, leurs corps piégés sem­blent suf­fo­quer.

Tentative féministe

Le fémin­isme tra­verse le film en fil­igrane à tra­vers notam­ment l’évocation de la mère de Mary, autrice fémin­iste et anti­con­formiste du pam­phlet Défense des droits de la femme, et le com­bat de Mary con­tre la misog­y­nie mal­adive de l’époque, elle qui devra accepter que la pre­mière édi­tion de son livre soit pub­liée de manière anonyme. Mais la réal­isatrice déçoit ici égale­ment par le traite­ment assez super­fi­ciel de l’émancipation de la femme, un des plus grands désirs – et défis – de Mary Shel­ley étant de s’affranchir de sa con­di­tion de femme dans une société patri­ar­cale. Cela déçoit d’autant plus de la part de Haifaa al-Man­sour, pre­mière femme saou­di­enne réal­isatrice qui a dû braver de nom­breux inter­dits pour réalis­er dans son pays d’origine son pre­mier long métrage en 2012, Wad­j­da. Son arrivée à Hol­ly­wood, en plus d’être sur­prenante, l’a sem­ble-t-il détournée de son ambi­tion mil­i­tante. Le film appren­dra tout de même à ceux qui l’ignoreraient encore que Franken­stein est bien plus qu’une his­toire de mon­stre.

Notes

Notes
↑1 Par­mi les dizaines d’adaptations ciné­matographiques du roman, la plus célèbre reste sans con­teste celle de 1931 réal­isée par James Whale.
↑2 Nous pou­vons citer notam­ment Goth­ic de Ken Rus­sell (1986) et Un été en enfer d’Ivan Pass­er (1988).