S’il met en scène l’er­rance d’une jeune femme sans domi­cile fixe dans les rues de Paris, Marus­sia, le pre­mier long-métrage d’E­va Per­volovi­ci, n’a pour­tant pas grande chose à voir avec Louise Wim­mer, le film de Cyril Men­negun sor­ti avec un suc­cès cri­tique et pub­lic cer­tain en jan­vi­er 2012. Tout d’abord, parce que l’héroïne du film, la séduisante et insai­siss­able Lucia, est russe et qu’elle nav­igue con­tin­uelle­ment entre la France et son pays natal, flan­qué d’une petite fille espiè­gle juste­ment prénom­mée Marus­sia. Ensuite, parce que la réal­isatrice s’at­tache finale­ment peu aux jus­ti­fi­ca­tions sociales qui ont con­damné les per­son­nages à cette grande pré­car­ité matérielle. D’ailleurs, elle laisse même à Lucia le loisir de se réin­ven­ter au gré des ren­con­tres, tour à tour réfugiée poli­tique ou jour­nal­iste de mode, s’of­frant même le luxe de refuser les petits jobs qu’on lui pro­pose. De cette lib­erté à la lim­ite de l’ef­fron­terie, Eva Per­volovi­ci a l’in­tel­li­gence de faire un rem­part impa­ra­ble con­tre toutes les excès nat­u­ral­istes qui for­cent la dig­nité des per­son­nages, en les inscrivant dans la noblesse d’un com­bat qui pour­rait être le nôtre. Ici, la ques­tion de la pro­jec­tion et de l’i­den­ti­fi­ca­tion sont évac­uées : Lucia se sous­trait volon­tiers aux oblig­a­tions, sans pour autant que le pro­pos ne prête le flanc au moin­dre juge­ment.

De l’intégrité

Si le nom du long-métrage porte celui de la petite fille, cette dernière n’ac­ca­pare pas pour autant toute l’at­ten­tion de la réal­isatrice, toute aus­si intriguée par ce per­son­nage de Lucia qui échappe sans cesse pour mieux revenir dans le giron de la fic­tion. Mieux, Marus­sia évite même l’écueil de l’at­ten­drisse­ment pour mieux appréhen­der la pro­jec­tion men­tale de la petite fille au gré des boule­verse­ments géo­graphiques aux­quels les déci­sions de sa mère la ramè­nent. Face à la répéti­tion des mêmes obsta­cles que la mère enjambe infati­ga­ble­ment (trou­ver un toit pour dormir, négoci­er un peu d’ar­gent pour sur­vivre), l’en­fant repro­duit les mêmes gestes d’ap­pro­pri­a­tion (comme répan­dre ses jou­ets), ce qui rend un peu plus fam­i­li­er un nou­v­el espace de vie que l’on sait déjà pré­caire. La justesse de regard d’E­va Per­volovi­ci per­met au pro­pos de trou­ver un juste équili­bre entre la prise en compte d’un besoin (celui pour une petite fille de trou­ver un cadre de vie sta­ble) sans jamais faire endoss­er à la mère le mau­vais rôle, elle qui s’of­fusque dès qu’un amant tente d’é­carter d’une manière ou d’une autre la présence de la progéni­ture. Entre la mère et la fille, il s’ag­it plutôt ici d’une cohab­i­ta­tion d’en­vies diver­gentes, cimen­tées par un amour et une con­fi­ance récipro­ques que le film met en scène par touch­es moins démon­stra­tives qu’on n’au­rait pu le crain­dre.

Vraisemblance

Ceux qui ont pu ricaner il y a une ving­taine d’an­nées devant Élisa, notam­ment lorsque Jean Beck­er fil­mait Vanes­sa Par­adis fraîche et pim­pante face aux vio­lences de la rue et des foy­ers, pour­raient trou­ver à redire à la vraisem­blance des sit­u­a­tions égrainées dans Marus­sia : il est vrai que la jeune femme tra­verse les épreuves avec une indif­férence que l’é­vac­u­a­tion de cer­taines ques­tions pra­tiques sou­tient (l’ac­cès à la nour­ri­t­ure et aux san­i­taires, la vul­néra­bil­ité face aux pos­si­bles agres­sions, etc.). Mais sans pour autant ren­dre l’ex­péri­ence angélique, la réal­isatrice prend le par­ti d’une cer­taine déréal­i­sa­tion des événe­ments. Il suf­fit par exem­ple de voir les tenues qu’ar­bore Lucia ou la con­vic­tion dis­cutable avec laque­lle elle fait val­oir ses droits, pour com­pren­dre qu’elle paie ici le prix de son mépris du raisonnable. Si l’am­biguïté du per­son­nage s’é­ti­ole par­fois quand les scènes ouvrent la voie à un dis­cours plus volon­tariste (notam­ment lors d’une scène finale à l’aéro­port où Lucia s’of­fusque des règles qu’on lui impose sys­té­ma­tique­ment), il y a dans Marus­sia la promesse d’un joli désir d’in­soumis­sion au monde qui ne demande qu’à s’af­firmer.