La courte vie de Mar­guerite, emportée à l’âge de six ans par le drag­on de la mal­adie, évo­quée dans un doc­u­men­taire que lui con­sacrent ses par­ents, les artistes-plas­ti­ciens Raphaëlle Pau­pert-Borne et Jean Laube. La sor­tie en salle sera suiv­ie, dans une semaine, d’une très belle édi­tion DVD avec un livre de pho­tos, dessins et textes.

«Mar­guerite était une petite fille for­mi­da­ble», nous sommes dans les pre­mières min­utes du film et toute la ten­sion dra­ma­tique est anéantie par l’emploi de cet impar­fait: «Mar­guerite était». Il n’y aura ni sur­prise ni rebondisse­ment car tout est dit: «elle avait une mal­adie, la muco­vis­ci­dose, elle l’a emportée, con­sumée en huit jours.» À par­tir de là, le film peut com­mencer, la ren­con­tre avec la fil­lette peut avoir lieu.

La sujet, aus­si grave soit-il, pour­rait don­ner lieu à un réc­it lar­moy­ant, sorte de par­cours fléché de la tragédie: la joie de la nais­sance, l’annonce de la mal­adie, l’hôpital, le deuil. Or il n’en est rien. Ce film suit une autre voie, celle de la ren­con­tre avec Mar­guerite, joyeuse et malade. De quelques semaines à six ans, dans le bain, sur le sein de sa mère, au réveil, lorsqu’elle joue ou se fait soign­er. Mais les séquences ne filent pas comme un album sou­venir ; une fois passé l’émerveillement, la caméra scrute des moments de vie de l’enfant (qui vit par­fois des sit­u­a­tions assez cocass­es) à tra­vers de longs plans séquences. La durée de ces scènes fait naître des inter­ro­ga­tions qui s’intensifient en rai­son de la fin pré­maturée de Mar­guerite. Vers quoi est-ce qu’elle tend puisque ce n’est pas vers l’avenir?

Aux séquences de vie de famille – extraites de super‑8 ou VHS dont les altéra­tions ren­dent l’image pic­turale et pit­toresque – se jux­ta­posent des dessins, des pein­tures, des plans d’un per­son­nage mys­térieux, sorte de chap­er­on rouge, qui avance dans la cam­pagne avec un trou­peau. Parabole, épisode biblique ou illus­tra­tion d’une comp­tine? Tout ça à la fois, le film fig­ure un imag­i­naire d’enfant fait de livres d’histoires et d’animaux caressés à tra­vers un gril­lage. Car sa par­tic­u­lar­ité est aus­si de recréer l’univers visuel et men­tal d’une petite fille qui n’a vécu que six ans.

Dans les doc­u­men­taires qui ont pour matière pre­mière les films de famille (on pense à Grandir de Dominique Cabr­era, égale­ment sur les écrans) il faut, on le sait, retra­vailler le réel, le repren­dre encore et encore, couper, mon­ter, rajouter, enlever – le jour­nal du mon­tage en annexe du DVD en témoigne – pour que cette matière devi­enne un film. En plus de créer de la dra­maturgie, il faut aus­si, et là c’est moins évi­dent, se pos­er la ques­tion du regard, quel regard le cou­ple d’artistes, les par­ents, peut-il porter sur la vie de Mar­guerite? Cette ques­tion est essen­tielle pour que le spec­ta­teur vierge, qui n’a pas de lien avec le sujet, puisse la décou­vrir, ren­tr­er dans son univers, s’y attach­er et que finale­ment ait lui aus­si peur de la per­dre.

À not­er que la sor­tie du film sera suiv­ie de l’édition DVD accom­pa­g­né d’un très beau livre de pho­tos, dessins, jour­nal de mon­tage ain­si que deux textes, l’un de Lau­rent Mau­vi­g­nier, l’autre de Cyril Neyrat, qui détail­lent et analy­sent le film avec acuité. Sans se laiss­er enfer­mer dans des con­sid­éra­tions pure­ment formelles, les deux auteurs rela­tent égale­ment la dimen­sion émo­tive que recèle ce type de pro­jet, pour preuve cette très belle phrase de Lau­rent Mau­vi­g­nier: «Mar­guerite a per­du la vie, mais la vie, elle, a beau­coup gag­né à ren­con­tr­er Mar­guerite.» Et nous aus­si.