Map­plethor­pe : Look at the Pic­tures s’appuie sur la pré­pa­ra­tion d’une expo­si­tion con­jointe du tra­vail du pho­tographe par deux musées renom­més de Los Ange­les – le J. Paul Get­ty Muse­um et le Los Ange­les Coun­ty Muse­um of Art. Ces insti­tu­tions avaient acquis qua­tre ans aupar­a­vant près de 2 000 clichés de l’artiste et ont mis à con­nais­sance du pub­lic une large par­tie de ce fonds durant tout le print­emps et le début de l’été 2016.

HBO

La tenue de cette expo­si­tion per­met au tan­dem de réal­isa­teurs Fen­ton Bai­ley et Randy Bar­ba­to d’avoir un accès facil­ité aux œuvres de Map­plethor­pe. Elle leur offre égale­ment une actu­al­ité à faire val­oir : leur film a été dif­fusé en exclu­siv­ité sur HBO au moment de l’événement. Finale­ment, le doc­u­men­taire prend trop des allures de com­mande. La présence récur­rente des cura­teurs de l’exposition en est le signe le plus fla­grant, ces derniers n’apportent que peu d’éclairages sur le tra­vail de Map­plethor­pe. Ils n’élaborent devant la caméra aucune pen­sée de ce que sera l’exposition à venir. Les filmer tel un leit­mo­tiv appa­raît alors comme une fig­ure imposée, dont Fen­ton Bai­ley et Randy Bar­ba­to ten­tent tant bien que mal de se dépêtr­er en jouant sur l’effet comique de ces messieurs-dames bon chic bon genre qui gloussent devant les clichés auda­cieux de l’artiste améri­cain.

À l’év­i­dence des­tiné à la salle de ciné­ma dans un sec­ond temps, la forme qu’adopte Map­plethor­pe : Look at the Pic­tures est très télévi­suelle. C’est en par­ti­c­uli­er le cas pour les inter­views qui jalon­nent le doc­u­men­taire : la caméra est sage­ment sur pied, la direc­tion de la pho­togra­phie est inex­is­tante, tout étant à la fois trop et mal éclairé. Et quand elle essaie de sor­tir de son car­can de film de petit écran, la mise en scène pose encore davan­tage prob­lème. La recréa­tion par les mod­èles de Map­plethor­pe des pos­es qu’ils avaient adop­tées pour cer­taines de ses pho­togra­phies les plus célèbres n’est pas des plus heureuses. Le procédé pour­rait être touchant mais mal dirigés les mod­èles caboti­nent. Aucune poésie, ni magie, n’en ressort, et le tra­vail de Map­plethor­pe ne se trou­ve pas mis en valeur, car singé de manière grossière.

Chelsea Hotel

Il est bien dom­mage que glob­ale­ment le fil­mage soit aus­si dilet­tante car l’approche choisie est pas­sion­nante. Comme ils l’avaient fait pour Inside Deep Throat, en retraçant la genèse de ce petit film pornographique devenu culte, Fen­ton Bai­ley et Randy Bar­ba­to excel­lent à déploy­er par un biais pré­cis – ici le par­cours artis­tique de Map­plethor­pe – tout un pan de la con­tre-cul­ture améri­caine, de la bohème du Chelsea Hotel à l’argent-roi des années pop. Racon­tée de manière chronologique, d’une enfance heureuse dans une ban­lieue pavil­lon­naire à sa mort trans­for­mée en événe­ment pub­lic, la vie de Map­plethor­pe appa­raît tortueuse, sa per­son­nal­ité com­plexe qui bal­ance entre une ambi­tion démesurée aux relents total­i­taires – ses col­lab­o­ra­teurs ren­voyés au rang d’esclaves dociles – et la vigueur d’un tal­ent pur – dans l’art de provo­quer mais aus­si de con­cevoir de manière innée une pho­togra­phie plas­tique­ment par­faite.

La bonne idée de Fen­ton Bai­ley et Randy Bar­ba­to est de tou­jours ramen­er le tra­vail pho­tographique de Map­plethor­pe à ce qu’il ren­voie de son vécu. Ses clichés SM pren­nent une autre réso­nance quand est évo­quée en con­tre­point sa sex­u­al­ité qui alterne phas­es de monogamie et plongées en back­rooms. Map­plethor­pe n’apparaît plus seule­ment comme un sim­ple provo­ca­teur, mais comme un homme en recherche de lui-même qui mon­tre frontale­ment un fist-fuck­ing pour inter­roger ses pro­pres désirs et ques­tion­ner en regard les nôtres. De même, sa pho­togra­phie la plus célèbre, celle où le vis­age vieil­li par le SIDA il bran­dit une canne à pom­meau en forme de tête de mort, est racon­tée par l’angle des pré­parat­ifs, qui voient son frère Edward et lui co-inven­ter cette mise en place tes­ta­men­taire. Leur rela­tion par­ti­c­ulière, d’amour-haine, est une des décou­vertes que livre Map­plethor­pe : Look at the Pic­tures. L’amant iconique de Pat­ti Smith s’en trou­ve human­isé et une sincérité désar­mante dans sa démarche artis­tique ain­si mise en valeur.