Mar­cel Lan­geneg­ger réalise ici son pre­mier long métrage avec un acteur à la renom­mée inter­na­tionale, Ewan McGre­gor, bien con­nu pour son rôle d’Obi-Wan Keno­bi, ses col­lab­o­ra­tions fer­tiles avec Tim Bur­ton, Todd Haynes, Woody Allen, Baz Luhrmann ou encore Dan­ny Boyle. Hélas, Manip­u­la­tion est loin de se hiss­er au même niveau. Du junkie au Jedi, l’acteur endosse ici le rôle d’un trente­naire aux allures d’anti-héros dont la crise iden­ti­taire lasse autant que la mise en scène qui l’accompagne.

Il y a des scé­nar­ios sim­ples, comme celui de Manip­u­la­tion. Sim­ples et alam­biqués à la fois, car dans un thriller, il con­vient de sur­pren­dre son spec­ta­teur, le tenir en haleine puisque le sus­pense main­tient l’intrigue (et surtout l’attention). Bien loin d’Hitchcock (que le réal­isa­teur revendique comme influ­ence), Mar­cel Lan­geneg­ger s’aventure dans une his­toire banale de dom­i­nant-dom­iné, où les rôles finis­sent par s’in­vers­er, lais­sant au pas­sage quelques sur­sauts d’originalité, mais sans par­tic­u­lar­isme notable. His­toire donc, d’un trio. For­cé­ment, un bon (Ewan McGre­gor), un méchant (Hugh Jack­man), une cour­tisane (Michelle Williams) et au beau milieu de tout cela, de l’argent, beau­coup d’argent.

Pour com­mencer, dès l’incipit, Manip­u­la­tion ren­tre dans le vif du sujet. Quelques plans rapi­des, parsemés par-ci par-là, posent d’emblée la sit­u­a­tion et les car­ac­tères pathé­tiques des per­son­nages. Un sage panoramique présente New York endormie. Puis, vient le héros, Jonathan (Ewan McGre­gor), seul face à son ordi­na­teur, dans une vaste salle au som­met d’un build­ing clin­quant. À l’heure où les autres trin­quent à l’apéro, il tra­vaille, inlass­able, pas­sion­né par son méti­er de compt­able. Pour par­faire aux clichés, Jonathan provient d’un milieu social défa­vorisé. Son diplôme et son méti­er, il les décroche grâce à son entre­prise qui mise sur lui dès l’université. Ses lunettes ron­des, sa timid­ité mêlée de can­deur et son amour pour les chiffres lui con­fèrent une allure d’un vieux-garçon, bien éduqué, tra­vailleur mais quelque peu gauche et sans intérêt. Il n’a aucun ami notoire, ni de petites amies, ni même de famille : sa mère meurt quand il a 19 ans. Vilain petit canard, homme invis­i­ble et incom­pris, Jonathan traîne des regards de chiens bat­tus envers ceux qui affichent une vie sociale. Il ne man­quait plus qu’une belle ren­con­tre pour boule­vers­er sa vie. Un homme qui serait le con­traire de lui, évide­ment, puisque dans Manip­u­la­tion, les lieux com­muns explosent. Wyatt, bel avo­cat, sûr de lui, décide assez vite de s’amouracher de Jonathan. Ce dernier jubile, son pre­mier ami l’écoute bavarder des heures, chose bien rare dans son quo­ti­di­en trem­pé de soli­tude. Le car­ac­tère soudain de cette nou­velle rela­tion ami­cale entre deux per­son­nes qui ne se ressem­blent en rien, reste pour le moins sur­prenante, à force, sus­picieuse.

Comble de la niais­erie, les deux com­pères se con­nais­sent à peine qu’ils fument des joints dans l’entreprise, tout fiers de bafouer les règles, de braver les inter­dits, comme des enfants que la bêtise rend sol­idaire. Dès lors s’enchaînent les par­ties de ten­nis et les ris­i­bles petites con­fi­dences au ves­ti­aire, les dîn­ers com­plices, le tout inséré rapi­de­ment, accom­pa­g­né d’une musique étour­dis­sante, pour bien accentuer ce bon­heur récent, juvénile et pla­tonique. Pre­mier rebondisse­ment, Wyatt con­fond malen­con­treuse­ment son portable avec celui de Jonathan, iden­tique. Curieux, Jonathan répond aux étranges appels que reçoit son nou­v­el ami. Des femmes sans noms lui posent d’emblée une ques­tion unique et inter­change­able : Es-tu libre ce soir ? Dans l’affirmative, elles lui don­nent ren­dez-vous dans un hôtel lux­ueux pour une soirée entre adultes con­sen­tants. Qua­si puceau, Jonathan ne peut refuser et se laisse hap­per par le corps des sirènes qui défi­lent, femmes d’affaires rich­es et pulpeuses, qui, alignées, for­ment un bal­let ridicule où fig­ure, pour deux scènes, une naufragée, Char­lotte Ram­pling. Sans sur­prise, Jonathan, roman­tique à souhait, tombe amoureux d’une jolie jeune femme, S. (Michelle Williams), qu’il ren­con­tre par ce biais. Et comme, dans un film rien n’arrive pas hasard, il l’avait déjà lorgnée sur le quai du métro, quelques scènes aupar­a­vant. Fou amoureux, il va pour elle, con­quérir ses peurs et sa crise iden­ti­taire. Et c’est là où le bât blesse. Car les péripéties devi­en­nent nom­breuses et surtout inco­hérentes, les jeux de rôles s’essoufflent et le spec­ta­teur suf­foque. Mar­cel Lan­geneg­ger devient agaçant à force de vouloir à tout prix hâter le temps. Cela se traduit par des pas­sages accélérés ou des ralen­tis sur une goutte de sueur per­lant sur le front du héros, des rebondisse­ments sans queue ni tête, une musique en con­tin­ue, aucune pause, aucun silence, des gen­tils qui devi­en­nent méchants, des morts qui ressus­ci­tent, des entour­loupes aba­sour­dis­santes. Manip­u­la­tion nous étouffe. Reste à repren­dre son souf­fle au générique de fin.