High-con­cept : dans Man­i­festo, Cate Blanchett incar­ne 13 rôles dif­férents, et non des moin­dres. Tour à tour grimée, pein­turlurée et déguisée comme jamais, l’actrice aus­trali­enne prend l’apparence de dif­férents penseurs, artistes ou philosophes mod­ernes et récite leurs man­i­festes respec­tifs. Soit, en vrac et par­mi d’autres : Dzi­ga Ver­tov ou Apol­li­naire pour un chapitre futur­iste, Marx et Engels pour le man­i­feste du par­ti com­mu­niste, Lars von Tri­er ou Thomas Vin­ter­berg pour le Dogme 95, Tris­tan Tzara pour le courant Dada, mais aus­si John Reed ou Guy Debord pour les sit­u­a­tion­nistes, Kandin­sky pour l’expressionnisme abstrait ou encore André Bre­ton pour les sur­réal­istes. Tout y passe et se suc­cède à tra­vers un mon­tage alterné entre dif­férentes scènes représen­tant, de manière illus­tra­tive, con­tra­dic­toire ou décon­nec­tée, les célèbres man­i­festes à tra­vers des mis­es en scène d’un quo­ti­di­en bien réel : une mère se ren­dant au tra­vail, la prière précé­dant un repas, un enter­re­ment ou un sci­en­tifique œuvrant dans une cen­trale énig­ma­tique. Assez rapi­de­ment, et alors que les rôles s’enchaînent sans appar­ente liai­son, l’idée de Man­i­festo s’impose par la force. Tous les grands textes qui y sont remixés et mélangés sont tous reliés selon le même par­a­digme de création/destruction, où chaque courant tente de procéder à une tab­u­la rasa du précé­dent afin de men­er la révo­lu­tion artis­tique, cul­turelle ou poli­tique de son temps. Ce principe de destruc­tion avancé dans l’ensemble des man­i­festes évo­qués dans le film de Julian Rose­feldt sur­git d’autant plus claire­ment que la suc­ces­sion et la super­po­si­tion inin­ter­rompue de ces derniers en souligne les échos et les répéti­tions. Man­i­festo illus­tre le para­doxe des révo­lu­tions destruc­tri­ces comme n’étant que des repro­duc­tions défor­mées des révo­lu­tions précé­dentes, exac­er­bant le « NOTHING IS ORIGINAL » scan­dé en let­tres cap­i­tales au début du film.

L’illustration est, certes, probante et la mise en rela­tion entre ces man­i­festes cor­re­spond à l’optique d’accumulation de l’installation ini­tiale de Julian Rose­feldt, de laque­lle est issu le film, mais dans le cadre d’un long-métrage, et dans la mesure où la super­po­si­tion des textes, des rôles et des por­traits ne peut se faire en temps réel et de manière simul­tané à tra­vers plusieurs écrans au ciné­ma, le con­cept artis­tique échoue à l’épreuve du mon­tage par­al­lèle. Lorsque Julian Rose­feldt choisit de traiter ses scénettes con­ceptuelles en alter­nance, l’effet n’est plus du tout le même. Man­i­festo, le film, en devient très vite redon­dant. L’accumulation des pas­tich­es et des références explicites à l’histoire de l’art mod­erne vire à l’indigestion illus­tra­tive et les hom­mages ren­dus au name-drop­ping. Il fau­dra atten­dre les dernières images précé­dant le générique final, lorsque Julian Rose­feldt retran­scrit le désor­dre ini­tial de son œuvre via un split-screen ter­ri­fi­ant, pour ressen­tir enfin le tumulte théorique auquel aspi­rait – jusqu’alors sans suc­cès – son film-con­cept.