Man on High Heels est l’his­toire d’une muta­tion man­quée, mais pas for­cé­ment celle présen­tée dans le syn­op­sis. À en croire ce dernier, le mutant, c’est le red­outable inspecteur Yoon Ji-wook, bête noire de la pègre locale, notam­ment pour sa capac­ité à envoy­er à l’hôpi­tal ou au cimetière, à lui seul et à mains nues, dix gang­sters à la fois. Un nom­bre impres­sion­nant de cica­tri­ces et de broches appuient idéale­ment sa pos­ture de super-flic impa­vide, tan­dis que ses traits mas­culins tout de grâce et de dureté sus­ci­tent un trou­ble peu avouable chez cer­tains hommes qui l’ap­prochent. Un surhomme, en somme. Mais voilà : en secret, Yoon Ji-wook le surhomme se sent femme, et est prêt à sac­ri­fi­er beau­coup pour le devenir… Or, le film de Jang Jin est tra­vail­lé par une autre muta­tion, plus con­crète­ment encore : le grand écart qu’il tente pour échap­per à une con­di­tion de pro­duit filmique, en se cher­chant une orig­i­nal­ité hors de ses codes. Se mon­trant en bien des points un spéci­men stan­dard du polar sud-coréen, dans sa pein­ture de la pègre, son por­trait de soli­taire mal dans son cos­tume et son milieu, son usage de la vio­lence styl­isée comme exu­toire (pen­sées par­ti­c­ulières pour A Bit­ter­sweet Life de Kim Jee-woon), il pré­tend par­a­siter le genre (ciné­matographique, du polar) avec une touche “trans” — escomp­tant que le thème de la trans­sex­u­al­ité lui con­fère une puis­sance trans­gres­sive.

Mauvaise greffe

Seule­ment, cela se traduit par des hybri­da­tions pas franche­ment con­va­in­cantes, où Jang Jin manie à sa guise mais laborieuse­ment des élé­ments para­dox­aux en trai­tant à l’emphase cha­cun d’eux, mais en se mon­trant impuis­sant devant l’é­trangeté de l’ensem­ble. Qu’il alterne des com­bats mar­ti­aux élégam­ment choré­graphiés et une vio­lence sur-découpée jusqu’à livr­er des moments de pur car­toon, que son héros passe de la cool atti­tude taiseuse et vague­ment mélan­col­ique à des gri­maces démon­stra­tives d’homme sen­si­ble et blessé, Man on High Heels cache pénible­ment son manque d’in­spi­ra­tion der­rière le mélange des reg­istres et des fig­ures de style. Alors que le thème de la frac­ture entre atti­tude et réal­ité (apparence vir­ile intim­i­dante con­tre aspi­ra­tion frag­ilisante à la féminité) aurait pu lui inspir­er des solu­tions ciné­matographiques plus tran­chantes pour con­fron­ter les facettes para­doxales de son sujet, Jang Jin se con­tente de tri­pa­touiller celles-ci en une mare de clichés et de coups d’é­clat éphémères jusqu’à la con­fu­sion, en en rajoutant dans le pathos et l’esthétisme, s’ap­puyant lour­de­ment sur quelques ficelles scé­nar­is­tiques (l’amour de lycée entre Yoon Ji-wook et un autre garçon, la jeune fille avec qui il se mon­tre mys­térieuse­ment prévenant), et s’emmêlant en par­ti­c­uli­er les pinceaux dans un mon­tage par­al­lèle plutôt dou­teux entre passé et présent (une scène de bais­er laisse pan­tois). Son film arbore de grands airs et un lourd sujet de société, mais en s’ef­forçant de briller à chaque scène, il sur­v­ole l’al­liance étrange de dureté et d’é­mo­tion qu’il promet. La trans­gres­sion, le trou­ble dans le(s) genre(s) restent des fan­tasmes de note d’in­ten­tion, étouf­fés par le sur­moi du vir­tu­ose.