Choisir une enquête atyp­ique du com­mis­saire Mai­gret, située dans les hautes sphères de l’aristocratie parisi­enne, en trans­pos­er l’intrigue au début du XXIe siè­cle et con­fi­er le rôle-titre à Denis Poda­ly­dès : toutes les con­di­tions de l’effet de sur­prise sem­blent réu­nies au départ de ce nou­veau film de Pas­cal Bonitzer, adap­té de Georges Simenon. Mal­heureuse­ment, cette impres­sion de fraîcheur s’évanouit dès les pre­miers plans, qui mon­trent le pro­tag­o­niste net­toy­ant sa pipe dans les locaux dépouil­lés de la PJ. Au fond de la pièce, deux ou trois policiers sont dis­posés en atten­dant de servir à quelque chose, et Manuel Guil­lot (qui joue le rôle du com­man­dant Jan­vi­er) regarde par la fenêtre comme s’il voulait s’échapper ; on se demande qui est ce petit homme assis au bureau, qui prononce des phras­es con­ven­tion­nelles du genre : « les affaires sont calmes, aujourd’hui ».

On sait que les romans de Simenon sont tou­jours un peu ennuyeux ou, ce qui n’est pas exacte­ment la même chose, que l’ennui fait par­tie de leur pro­jet : absence rad­i­cale d’action, refus de l’énigme, univers placide de gestes répétés (la cui­sine de Madame Mai­gret…), seul un lien ténu nous attache à ces réc­its qui sem­blent tou­jours près de som­br­er dans l’indifférence. Le style de l’auteur est à l’image de cette ténu­ité, dépouil­lé et plein de trous où l’imagination s’engouffre pour com­pléter la descrip­tion des lieux et des per­son­nages. C’est cet art de la sug­ges­tion qui con­stitue, plus encore que la réal­ité dépeinte, la fameuse « atmo­sphère » simenon­i­enne. Patrice Lecon­te avait poussé l’idée dans ses retranche­ments, en con­stru­isant Mai­gret et la Jeune Morte comme un vaste tombeau vide autour de la sil­hou­ette mas­sive de son héros. Au milieu d’acteurs falots et de décors fab­riqués, Depar­dieu se fondait à son tour dans l’obscurité et la brume, comme pour inter­dire toute suite à la car­rière du com­mis­saire. Effec­tive­ment, ce côté défini­tif avait de quoi agac­er. Et on se réjouis­sait de voir Denis Poda­ly­dès ramass­er avec douceur, comme si de rien n’était, la célèbre pipe et le célèbre cha­peau. Qu’est-ce qui empêchait ce Mai­gret-là de cass­er la généalo­gie des mon­stres sacrés pour faire le por­trait à la Magritte du héros en homme invis­i­ble ? Cette dimen­sion, après tout, exis­tait aus­si chez Simenon. Et peu de cinéastes (la télévi­sion y est mieux arrivée) ont osé faire du per­son­nage ce qu’il est pour­tant en un sens : un creux au cen­tre de l’intrigue, une caisse de réso­nance pour la parole des autres, inno­cents et coupables, dont l’enquête ne vise qu’à révéler un peu de chair nue.

Prob­lème : soit Bonitzer a hor­reur du vide, soit sa mise en scène échoue rad­i­cale­ment à le faire exis­ter. On pencherait pour un mixte des deux hypothès­es, à voir ces longues séquences de dia­logue où le texte de Simenon — que le cinéaste sem­ble avoir voulu abstraire, comme pour lui don­ner une réso­nance indépen­dante — paraît brusque­ment si plein, si pesant, si dépourvu de ces res­pi­ra­tions qui le con­stituent en pro­pre. Des comé­di­ens, qui s’efforcent de tir­er leur épin­gle du jeu en réc­i­tant leurs répliques sur un ton un peu per­son­nel, Anne Alvaro est encore celle qui s’en sort le moins mal, dans un reg­istre démesuré de tragé­di­enne du XVI­Ie siè­cle. Tout aus­si décourageants sont les efforts du cinéaste pour réin­car­n­er son Mort amoureux, en inter­calant entre deux tirades d’insistantes références à la nour­ri­t­ure : avec tant de choses à dire, com­ment voulez-vous que la bouche des comé­di­ens ait le temps de mâch­er quoi que ce soit ? L’aspect con­tem­po­rain de l’intrigue réduit à des nota­tions anec­do­tiques, l’épaisseur vériste du décor à quelques plans de Paris sale et un grand nom­bre de livres au mur, on se demande si le car­ac­tère bizarroïde et extrême­ment rebu­tant de l’ensemble con­stitue le symp­tôme de quelque chose qui devrait encore exciter notre curiosité. Et puis non : on lâche prise.