“Madame Bovary, c’est moi !” Cette for­mule apoc­ryphe, qu’une idée reçue tenace attribue sans fonde­ment à l’au­teur du roman Gus­tave Flaubert, sonne a pos­te­ri­ori comme une malé­dic­tion lancée à la postérité de cette œuvre. Car si nul n’est tout à fait assim­i­l­able au per­son­nage d’Em­ma Bovary, on ne peut que con­stater à quel point celui-ci est devenu une sorte de pro­priété publique. La fig­ure de la femme de province aux rêves de cita­dine, trompant son ennui dans la dépense et l’adultère jusqu’au dés­espoir fatal, est dev­enue un sub­stan­tif (“bovarysme”) puis un lieu com­mun han­tant plus ou con­sciem­ment toute représen­ta­tion d’in­sat­is­fac­tion de femme d’in­térieur. Au point que les quelques adap­ta­tions audio­vi­suelles du roman, plus ou moins fidèles mais rarement bril­lantes, se sont toutes con­cen­trées sur le per­son­nage, au détri­ment de l’in­té­gral­ité de l’in­ten­tion ini­tiale de l’œu­vre qui com­prend une approche doc­u­men­taire de la vie provin­ciale (d’où son sous-titre sou­vent oublié : “Mœurs de province”).

La présente adap­ta­tion, qu’on doit à la Fran­co-Améri­caine Sophie Barthes (Âmes en stock), ne se hisse pas au-dessus du lot, mal­gré des efforts nota­bles pour ren­dre son décor provin­cial pal­pa­ble, ses per­son­nages crédi­bles, sa sagesse académique tant soit peu vivante. La direc­tion artis­tique rend déli­cate­ment l’austérité du milieu, tan­dis que quelques per­son­nages (pas tous, hélas, comme le pau­vre Léon Dupuis desservi par la fadeur de son inter­prète Ezra Miller) cherchent une épais­seur et une ambiva­lence bien­v­enues. Notam­ment, plus que la presta­tion d’une Mia Wasikows­ka un peu trop maîtrisée en Emma Bovary, celle de Rhys Ifans en M. Lheureux intrigue, son caboti­nage cer­tain jouant agile­ment sur la corde raide entre la bon­homie du camelot et la froideur de l’homme d’af­faires prof­i­tant du désir de sa cliente. Tout ce soin, néan­moins, n’empêche pas de con­stater qu’à l’ar­rivée, la vision tirée ici du réc­it affûté de Flaubert ne dépasse jamais la sur­face con­nue de tous, ou que tous croient con­naître (c’est-à-dire les lieux com­muns), sans qu’au­cune per­spec­tive rafraîchissante ne se dégage pour ren­dre jus­tice sous quelque forme au matéri­au adap­té. Quelques réflex­es trahissent même le repli académique des choix de mise en scène, comme ces bêtes inter­mèdes où Emma, ayant fauté, croise deux ou trois vil­la­geois­es qui, invari­able­ment et presque dans un même mou­ve­ment, se retour­nent sur son pas­sage avec un air répro­ba­teur — à par­tir de la deux­ième fois, cela devient un vrai gag, qu’on attend non sans une cer­taine gêne vu les cir­con­stances. Même l’ou­ver­ture en flash-for­ward sur le sui­cide d’Em­ma joue in fine con­tre le film : au fond, celui-ci ne fait guère autre chose que recon­stituer une his­toire aux grandes lignes com­muné­ment admis­es, dont on con­naît la fin (encore que le roman ne s’achève même pas sur cette mort — preuve que même ici il n’est pas si bien traité).