Dis­posant d’un cast­ing pléthorique de gueules cassées (Dan­ny Tre­jo, Steven Sea­gal, Don John­son…) et de bom­bass­es ultra-sexy (Jes­si­ca Alba, Michelle Rodriguez, Lind­say Lohan…), Rodriguez con­tin­ue de s’amuser à rejouer les belles heures des séries B des années 1970, dans un film à la vio­lence hyper­trophiée. Situ­ant son réc­it dans un cadre très pré­cis (le prob­lème de l’immigration incon­trôlable à la fron­tière améri­cano-mex­i­caine), la farce poli­tique est pour­tant vite rat­trapée par une his­toire de vengeance sec­ondaire, dilu­ant quelque peu la force de l’ensemble.

La véri­ta­ble belle idée de Machete tient dans sa genèse : une bande-annonce fic­tive réal­isée par Robert Rodriguez dans le cadre du dou­ble pro­gramme Grind­house, com­posé de Boule­vard de la mort et Planète Ter­reur. L’occasion pour le grand pub­lic d’y décou­vrir un acteur nom­mé Dan­ny Tre­jo, jusque-là can­ton­né aux sec­onds rôles (chez Rodriguez, mais aus­si Rob Zom­bie ou encore Michael Mann), et dont le charisme lais­sait entrevoir la pos­si­bil­ité de le con­sacr­er tête d’affiche. C’est donc chose faite avec ce rôle de Machete, rouleau-com­presseur mutique qui dézingue tout sur son pas­sage, de préférence avec moult giclées de sang et fra­cas. Le goût pour une cer­taine forme de vio­lence crue et guig­no­lesque, que Rodriguez partage avec son com­père Taran­ti­no trou­ve donc ici un point d’ancrage dans le car­ac­tère même du per­son­nage, et provoque la remise en route du réc­it à chaque fois que celui-ci sem­ble s’épuiser. L’incessant renou­velle­ment des cas­cades, scènes de com­bat ou de pour­suite engen­dre à chaque fois une brève euphorie, dou­blée d’un plaisir à voir des têtes con­nues ou oubliées (respec­tive­ment De Niro et Don John­son) jouer aux salauds de base comme on joue aux cow-boys et aux indi­ens dans une cour de récréa­tion.

Mais cette joie presque enfan­tine, qui à elle seule pour­rait sat­is­faire et lim­it­erait le film à un sim­ple exer­ci­ce de style, se dou­ble d’un pos­tu­lat ancré dans une réal­ité plus triste des immi­grés clan­des­tins au Texas. Rodriguez jon­gle avec les fig­ures arché­typ­ales de manière plutôt réussie, à l’aide d’un cast­ing d’anciennes gloires, cousin de celui de The Expend­ables : De Niro en politi­cien répub­li­cain véreux, Don John­son en mili­cien raciste et pat­i­bu­laire, Steven Sea­gal en mafieux menaçant et objet de la revanche du bien nom­mé Machete. Le réc­it est posé d’emblée dans un con­texte d’urgence, où des élec­tions immi­nentes attisent la soif de pou­voir et de con­trôle sur les flux migra­toires : pour les mafieux, c’est une ques­tion d’argent ; pour les poli­tiques, une ques­tion d’image. Rodriguez con­stru­it un univers vague­ment para­noïaque, nour­ri d’informations en con­tinu ou de clips de cam­pagnes pro­pa­gan­distes à la télévi­sion. Le prob­lème de la sur­veil­lance de la fron­tière y est claire­ment abor­dé par le biais de la vidéo, et d’un pro­jet de clô­ture élec­tri­fiée, inten­tions qui rap­pel­lent funeste­ment la réal­ité. Rodriguez fait preuve d’entrée d’une verve assez réjouis­sante et sur­prenante, non pas vrai­ment par la force de son pro­pos (s’attaquer à la poli­tique d’immigration au Texas revient finale­ment au même que de se posi­tion­ner con­tre le can­cer, c’est une ques­tion de bon sens), mais plutôt par la qual­ité d’assimilation de ces élé­ments réal­istes au cahi­er des charges du film de genre.

Ce film de genre qui, juste­ment, reprend pro­gres­sive­ment le mono­pole de la sit­u­a­tion pour remet­tre le réc­it sur des rails plus con­venus. Là où le pos­tu­lat réal­iste ouvrait une mul­ti­tude de pistes quant à la con­créti­sa­tion des dif­férents réc­its, les fig­ures que s’impose Rodriguez les refer­ment une à une. La vengeance et la chas­se à l’homme pren­nent le pas sur le désar­roi des immi­grés, pour aboutir à un final où les lais­sés-pour-compte se trans­for­ment en super héros par­o­diques par le biais de l’uniforme: le cou­ple d’infirmière sexy et le médecin, la nonne ven­ger­esse, la pirate moderne…Ce joyeux caphar­naüm n’est pas déplaisant à con­sid­ér­er, mais il offre finale­ment bien peu de sub­stance, en dehors de la jouis­sance immé­di­ate qu’il pro­cure, et per­met de refer­mer con­fort­able­ment le réc­it sur une muta­tion atten­due : les freaks devi­en­nent des héros de comics, des jou­ets à la portée de tous. Mal­gré la maes­tria avec laque­lle le tout est mis en scène, et le véri­ta­ble sens du rythme que l’on doit recon­naître à Rodriguez, il est quelque peu dom­mage­able qu’il réduise la portée de son réc­it à un sim­ple petit théâtre de mar­i­on­nettes, surtout lorsqu’il sem­ble vouloir faire preuve de plus d’ambitions… Au milieu de cette mas­ca­rade finale, Dan­ny Tre­jo, dont le per­son­nage con­serve un aspect mono­lithique jusqu’au bout, aura tout dévasté sur son pas­sage à coup de machette, sans chang­er d’un iota. Et finale­ment, il reste une ques­tion au bout de cette route qu’il quitte au volant de sa moto : la ren­con­tre entre Tre­jo et son vrai pre­mier rôle a‑t-elle réelle­ment eu lieu ?