La mal­adie et la mort occu­pent une place impor­tante dans les préoc­cu­pa­tions de Nick Cas­savetes. Dans John Q (2002), un père pre­nait un ser­vice hos­pi­tal­ier en otage afin d’obtenir la greffe du cœur néces­saire à la survie de son fils, ren­due impos­si­ble par l’absence d’une cou­ver­ture sociale suff­isante. Dans N’oublie jamais (2004), Allie, atteinte de la mal­adie d’Alzheimer, écoutait chaque jour la lec­ture de son passé, con­signé dans un cahi­er. Il n’est donc pas étrange que Nick Cas­savetes ait été intéressé par le best-sell­er de Jodi Picoult, Ma vie pour la tienne (My Sister’s Keep­er). De ce roman choral, dévoilant le délite­ment d’une famille entière autour d’une enfant atteinte d’une forme rare de la leucémie, le réal­isa­teur tire mal­heureuse­ment un film extrême­ment mélo­dra­ma­tique et con­venu.

Anna Fitzger­ald est une enfant-médica­ment : elle a été conçue sci­en­tifique­ment pour être géné­tique­ment com­pat­i­ble avec Kate, atteinte de leucémie aiguë promyélo­cy­taire. Après un don de sang de cor­don ombil­i­cal, les besoins en leu­co­cytes ou en moelle osseuse de la malade ont con­duit régulière­ment Anna à l’hôpital, provo­quant par­fois de douloureux effets sec­ondaires chez la fil­lette en bonne san­té. Sara, anci­enne avo­cate, a boulever­sé son exis­tence pour se con­sacr­er à la survie de Kate, ado­les­cente promise dès son plus jeune âge à une mort cer­taine. Vivant au rythme des chimio­thérapies et des péri­odes de rémis­sion, Sara délaisse totale­ment Jesse, fils aîné à la dérive, et pro­tège sa ben­jamine pour le seul bien de sa fille malade. Bri­an, père de famille aimant, n’a pas réelle­ment droit à la parole face à une femme obsédée par la lutte qui résume désor­mais son exis­tence. Quand l’ultime chance de survie d’une Kate en stade ter­mi­nal passe par une greffe de rein, la don­neuse se rebelle. Anna attaque ses par­ents en jus­tice pour obtenir le droit de dis­pos­er libre­ment de son corps. Cette démarche inat­ten­due boule­verse le frag­ile équili­bre famil­ial et oblige chaque mem­bre de la famille à méditer sur sa posi­tion par rap­port à cette enfant com­bat­ive, con­sciente de n’exister que grâce à la mal­adie d’une sœur qu’elle aime plus que tout.

L’histoire de Ma vie pour la tienne ouvre un champ de réflex­ion for­mi­da­ble sur le rap­port à la mal­adie et à la mort, sur la dis­par­ité des liens fil­i­aux, sur la moral­ité de la con­cep­tion d’enfants-médicaments et sur le devenir psy­chologique de ces êtres con­damnés à une sol­i­dar­ité frater­nelle incon­di­tion­nelle, alors que le prélève­ment d’organe sur don­neur vivant n’est pas tou­jours sans con­séquence. Nick Cas­savetes s’attaque donc une ques­tion d’éthique pas­sion­nante. Dans le roman de Jodi Picoult, cha­cun des per­son­nages prend suc­ces­sive­ment la parole d’un chapitre à l’autre, racon­tant son pro­pre quo­ti­di­en et son rap­port par­ti­c­uli­er à la mal­adie de Kate. Ce sys­tème poly­phonique est trans­posé dans le film par l’insertion abon­dante des com­men­taires en voix over. Mais le film demeure ver­beux sans que la parole des per­son­nages n’accouche jamais vrai­ment, ce qui donne l’impression de tourn­er autour d’un sujet dont le car­ac­tère polémique effraie. Le choix de faire d’Anna le vecteur prin­ci­pal du réc­it filmique par­ticipe au développe­ment d’un dis­cours con­venu. Le drame famil­ial et le débat éthique sont envis­agés du point de vue d’une enfant de onze ans, dont le dis­cours ne peut recou­vrir la com­plex­ité de la sit­u­a­tion, mal­gré la vivac­ité d’esprit accordé au per­son­nage. La voix des autres per­son­nages (mem­bres de la famille et avo­cat) occu­pent en fait une place sec­ondaire sans par­venir à pro­duire un pro­pos con­struc­tif. Le film reste au niveau du mélo­drame, se per­dant dans des élans d’un roman­tisme exac­er­bé, comme en témoigne la place démesurée accordée à l’histoire d’amour de Kate et Tay­lor, atteint lui aus­si de leucémie à un stade avancé. Le film con­sacre une bonne ving­taine de min­utes à cette ren­con­tre sal­va­trice et trag­ique, qui occupe seule­ment quinze pages sur qua­tre cent trente-sept dans le roman.

Ma vie pour la tienne n’a de cesse de tir­er en longueur, se per­dant dans des cir­con­vo­lu­tions lacry­mogènes. Cela devient qua­si­ment insup­port­able dans cette longue scène où, mal­gré un mou­ve­ment de panique mater­nelle, toute la famille passe la journée à la plage, à la demande de l’adolescente con­damnée, soutenue par un père faisant preuve d’un élan unique d’autorité. Le film est sauvé par quelques moments d’une grande beauté, comme dans ce plan où Kate, ayant accep­té l’idée de sa mort immi­nente, enserre de son corps décharné une mère en larmes, comme on pro­tégerait une enfant. Les con­traintes de l’adaptation ciné­matographique ont con­duit les scé­nar­istes à lim­iter l’importance des per­son­nages mas­culins (père et fils), aux­quels le roman accor­dait une place égale avec les autres mem­bres de la famille Fitzger­ald. On ne peut que regret­ter ce sac­ri­fice. Le film n’est plus vrai­ment l’histoire d’une famille en pleine tour­mente (un sujet pour­tant cher au ciné­ma améri­cain), mais devient une his­toire de femmes, exclu­ant les hommes d’un réc­it haute­ment mélo­dra­ma­tique, leur reti­rant toute pro­fondeur psy­chologique et toute influ­ence sur le déroule­ment nar­ratif.

De ce fait, les actri­ces n’ont pas de mal à tir­er leur épin­gle du jeu. On avait déjà repéré les qual­ités de Sofia Vas­silie­va dans la série Medi­um, où elle inter­prète le rôle de la sen­si­ble Ariel Dubois, con­fron­tée au car­ac­tère hérédi­taire d’un don para­nor­mal. Elle fait ici une per­cée ciné­matographique remar­quable dans le rôle de l’adolescente leucémique. Cameron Diaz est aus­si boulever­sante qu’énervante dans le rôle de cette mère refu­sant d’abdiquer con­tre la mal­adie, au point d’oublier le reste de sa famille et de faire preuve d’une féroc­ité aveu­gle à l’égard de sa ben­jamine. Auréolée par le rôle de l’innocente Olive dans Lit­tle Miss Sun­shine (Jonathan Day­ton, Valerie Faris, 2006), Abi­gail Bres­lin utilise avec sagesse sa can­deur et sa sen­si­bil­ité, au ser­vice d’un per­son­nage tirail­lé entre la volon­té de sat­is­faire une mère intran­sigeante et l’appel à l’aide d’une sœur exténuée par la mal­adie. Les trois actri­ces con­stituent le moteur essen­tiel d’un film au scé­nario faiblard, dont on ne peut que regret­ter une issue atten­due et bien plus con­v­enue que celle du roman…