La révo­lu­tion dont il est ques­tion dans le titre du pre­mier long-métrage Ramzi Ben Sli­man n’est pas tant celle qui a sec­oué la Tunisie en 2011 et qui a lancé le print­emps arabe que celle de Mar­wann, ado­les­cent parisien d’une quin­zaine d’an­nées, qui va vivre au con­tact loin­tain de ces événe­ments poli­tiques sa pro­pre méta­mor­phose. Le jeune garçon pour­rait a pri­ori appartenir à la bande des Beaux Goss­es : pas très à l’aise avec son physique, hand­i­capé par une acné galopante, il est moqué par les autres garçons de sa classe et copieuse­ment ignoré par la gente fémi­nine. Il ne peut compter que sur la seule présence de son pote Félix, pas mieux loti que lui. Mais à la dif­férence des héros de Riad Sat­touf, les sit­u­a­tions que vit Mar­wann ne sont jamais poussées jusqu’à leur point d’ab­sur­dité. Elles se noient tout sim­ple­ment dans le quo­ti­di­en d’une ado­les­cence momen­tané­ment ingrate où cha­cun sem­ble con­di­tion­né par le regard de l’autre. Il suf­fit pour s’en assur­er de voir à quel point la ques­tion de l’ho­mo­sex­u­al­ité tra­vaille le jeune garçon et ses com­pars­es à chaque fois qu’ils se sen­tent men­acés. C’est que cha­cun court après une représen­ta­tion de lui-même ras­sur­ante, con­va­in­cu que le salut ne peut se trou­ver que dans la norme. Le boule­verse­ment poli­tique que tra­verse soudaine­ment la Tunisie et que Mar­wann va décou­vrir par le prisme de sa famille – d’o­rig­ine tunisi­enne – exaltée à l’idée du ren­verse­ment de la dic­tature, va per­me­t­tre à l’ado­les­cent de se sin­gu­laris­er aux yeux de ses cama­rades et d’éveiller l’in­térêt de Sygrid, la plus jolie fille de sa classe.

Sur scène

Tout va par­tir d’un sim­ple cliché : alors que, par atavisme, il man­i­feste dans une rue parisi­enne son sou­tien à la révo­lu­tion de Jas­min sans bien com­pren­dre de quoi il en retourne exacte­ment, Mar­wann est pris en pho­to en train d’agiter le dra­peau tunisien. Le lende­main, il se retrou­ve en une du jour­nal Libéra­tion, érigé en sym­bole de cette jeunesse révoltée qui fait table rase d’un passé trop pesant. Propul­sé du jour au lende­main héros de son col­lège, l’ado­les­cent se retrou­ve au cen­tre des atten­tions de sa famille, des pro­fesseurs et de ses cama­rades. Tout à fait con­scient de cette drôle d’im­pos­ture (il ne con­naît pas grand-chose de son pays d’o­rig­ine et ne se voit pas autrement que français), Mar­wann com­prend néan­moins rapi­de­ment qu’il a tout à gag­n­er à jouer ce rôle dont il a hérité par un drôle de con­cours de cir­con­stances. Tout l’en­jeu pour l’ado­les­cent sera de resser­rer l’é­cart entre cette représen­ta­tion idéal­isée de lui-même (une con­science poli­tique aigu­isée, un pro­pos éclairé qui gal­vanise son entourage) et la triv­i­al­ité de ses désirs (séduire Sygrid) qui per­met au film de jouer habile­ment sur ce dou­ble jeu d’échelles. La pre­mière grande réus­site de Ma révo­lu­tion est de ne jamais trahir aucun des deux ver­sants de l’his­toire de Mar­wann. Pour le réal­isa­teur, peu importe que l’ado­les­cent se joue d’une cer­taine manière de son entourage : le réc­it ne s’é­gare pas à parse­mer son par­cours de pièges pou­vant trahir son igno­rance tout comme il ne fera jamais de son héros en herbe le nou­veau porte-parole d’un boule­verse­ment qui se passe à quelques mil­liers de kilo­mètres et qui a tout son sens pour le peu­ple qui le porte.

La jolie métamorphose

Même si Ma révo­lu­tion peut compter sur le sou­tien de quelques acteurs dont le tal­ent n’est plus à démon­tr­er (Lub­na Aza­bal et Samir Gues­mi dans le rôle des par­ents, Ahmed Benais­sa dans le rôle du grand-père), le film doit beau­coup à la présence du jeune Samuel Vin­cent et à la manière dont le réal­isa­teur enreg­istre ses muta­tions : tour à tour mal­adroit, charmeur, spon­tané, réfléchi, râleur ou bien capa­ble d’une douceur inat­ten­due, Mar­wann est un tout changeant, per­son­nage pluriel à la fois exas­pérant et attachant. Soucieux de trou­ver sa cohérence et de ne pas suc­comber à la mignon­ner­ie que pour­rait inspir­er pareil por­trait, Ramzi Ben Sli­man ne force jamais la tonal­ité de son film : sa caméra est tou­jours à juste dis­tance, obser­vant avec une cer­taine espiè­g­lerie et au tra­vers du regard de l’ado­les­cent le monde indéchiffrable dans lequel ce dernier vit. La famille de Mar­wann, avec son lot de por­traits plutôt savoureux, est à l’im­age de cet envi­ron­nement dis­so­nant : un choix irréfléchi (par­tir sur un coup de tête rejoin­dre la Tunisie pour vivre au plus près la révolte pop­u­laire) provo­quera d’ailleurs un séisme dans la vie du jeune homme. Mais parce que Ma révo­lu­tion ne fera jamais de ce déchire­ment une démon­stra­tion de force pour nous api­toy­er, la pré­cieuse valeur du film passera plutôt par quelques scènes a pri­ori anodines mais desquelles se déga­gent une puis­sance inat­ten­due : un bais­er d’une douceur exta­tique entre Mar­wann et Sygrid, la con­fi­dence de ce pre­mier amour à un oncle un peu trop exalté, et enfin une scène finale qui scelle l’en­trée superbe et bal­bu­tiante du jeune homme dans sa vie d’adulte.