Après Bet­ty, sex­agé­naire forte en gueule, mais plus frag­ile qu’il n’y paraît dans Elle s’en va, Lulu, mère dévouée et épouse soumise, entame une fugue heureuse à la recon­quête d’elle-même. Avec cette héroïne en tran­sit, Sólveig Anspach, comme Emmanuelle Bercot, met en scène un road movie intro­spec­tif pour explor­er les vari­a­tions d’une féminité bridée. Le pro­jet est noble, mais Lulu, femme nue se perd un peu en route, ou plutôt n’en choisit jamais une, entre réal­isme social et comédie bur­lesque.

Être une femme libérée…

Qua­torze ans après l’autobiographique Haut les cœurs, Sólveig Anspach met à nou­veau en scène Karin Viard dans cette adap­ta­tion de la bande dess­inée d’Etienne Davodeau. Après un entre­tien d’embauche désas­treux, Lulu (K. Viard), quadragé­naire depuis longtemps au chô­mage, rate son train et décide de rester à St Gilles-Croix-de-Vie pour une durée indéter­minée. À cinquante kilo­mètres de chez elle à peine, cette femme casanière et timide est déjà ailleurs. Elle ren­con­tre d’abord Charles (B. Lan­ners), un homme à la bon­homie ras­sur­ante mal­gré son passé dou­teux, puis Marthe (C. Gen­sac), vieille femme esseulée, et Vir­ginie (N. Meurisse), jeune fille mal­menée par une patronne aigrie. De ces ren­con­tres, Lulu puis­era sans sur­prise une force inédite pour repren­dre sa vie en main… Ain­si Lulu femme nue fait la part belle à ses inter­prètes prin­ci­paux, Karin Viard et Bouli Lan­ners. L’appropriation scé­nar­is­tique (dans ses infidél­ités) val­orise surtout une tra­jec­toire de femme en pleine recon­struc­tion per­son­nelle, pour arriv­er à une éman­ci­pa­tion que les albums de Davodeau ne lui offraient pas. En ceci, la lec­ture d’Anspach est intéres­sante. Mais le pas­sage de l’imagerie BD au texte audio-visuel demeure un chemin sin­ueux.

… Tu sais, c’est pas si facile

Après une comédie douce-amère et décalée (Queen of Mon­treuil), Sólveig Anspach cherche à faire un pas de plus vers la fan­taisie avec ce nou­veau por­trait de femme égarée. Cepen­dant, la cinéaste doit cette fois-ci trou­ver sa place par rap­port à l’univers graphique d’Étienne Davodeau et ses par­tis pris ne sont pas clairs. L’adaptation souf­fre donc d’un côté ban­cal, qui la place par­fois à la lim­ite du ridicule dans une mise en scène à la sen­ti­men­tal­ité mal­adroite. Le pas­sage de la case à l’écran, du trait à l’être de chair et de sang, propulse les per­son­nages dans un cadre plus réal­iste, aux­quels tous ne résis­tent pas. Dans un décor vendéen réduit à une plage terne battue par le vent et à quelques rues tristes, les pro­tag­o­nistes de Lulu femme nue oscil­lent entre le réal­isme sen­si­ble (pour Charles et la sœur de Lulu) et le stéréo­type grotesque (les frères bigar­rés de Charles, la patronne bour­rue). Pour­tant, Sólveig Anspach, riche de son bagage doc­u­men­taire, sait aus­si faire preuve d’une acuité sen­si­ble pour pein­dre la vio­lence sourde de la soli­tude et la com­plex­ité des rap­ports humains : comme dans cet entre­tien humiliant où Lulu, étrange au monde du tra­vail, répète tou­jours la même chose pour pal­li­er un CV vide face à un recru­teur con­de­scen­dant, ou lors de l’aveu vio­lent de Marthe, fatiguée d’être vieille. Mais, à ne pas choisir sur quelque pied danser, sa Lulu femme nue clop­ine…