Aus­si bien por­trait biographique qu’exposition filmée d’œuvres muséales, ce doc­u­men­taire ouaté n’est pas par­ti­c­ulière­ment exci­tant. Ten­tant de s’accorder à la maxime maîtresse de l’artiste (“Si votre volon­té est de refuser d’abandonner le passé, vous devez le recréer”), le film souhaite renouer les fils entre expéri­ence intime et expo­si­tion publique, entre un passé meur­tri et un présent recom­posé. La com­para­i­son n’est mal­heureuse­ment pas à la hau­teur de la pro­duc­tion pro­téi­forme de Louise Bour­geois.

Si un sin­istre avait l’idée saugrenue de ques­tion­ner Louise Bour­geois sur son iden­tité, bien mal lui en prendrait. Après une sacrée avoinée ver­bale, le mal­heureux se ver­rait rétor­quer une solu­tion qui lui paraî­trait bien sur­prenante, tant Mme Bour­geois nav­igue nar­quoise­ment entre les épo­ques et les con­ti­nents. Née en région parisi­enne en 1911, elle s’installe aux États-Unis en 1938 après avoir épousé un his­to­rien d’art nord-améri­cain. Arrimée solide­ment à New-York, elle ne s’y échap­pera plus que par l’acte créatif et la pen­sée. Au-delà de l’appartenance du sol, par­faite­ment triv­iale pour déclin­er iden­tité, l’artiste n’est pas local­is­able chronologique­ment : œuvrant dans le présent, elle réanime le passé pour mieux le trans­former en un futur pos­si­ble. D’où le titre du film, jux­ta­posant sym­bol­es du passé et entité ter­restre tan­gi­ble, ten­due vers la prochaine émo­tion. D’où, aus­si, la com­plex­ité de ren­dre compte — à un temps T, celui du film — d’une tec­tonique en mou­ve­ment, en déri­va­tion con­stante. Mais pourquoi pas. Mar­i­on Cajori et Amei Wal­lach ont ten­té de porter regard et caméra devant les muse­aux de l’artiste et de ses farouch­es sculp­tures. Out­re l’accueil réservé par la dame, qu’on ne qual­i­fiera pas de détestable mais de spo­radique­ment hos­tile, on ne peut que mesur­er l’échec de cette ambi­tion. Et voir à quel point l’objet final s’éloigne irrémé­di­a­ble­ment du sujet filmé.

Alter­nant entre moments emprun­tés à l’intimité de l’artiste — on la ver­ra même pleur­er à l’orée des sou­venirs — et trav­el­lings sur des sculp­tures, le doc­u­men­taire ne trou­ve jamais son chemin et s’enlise dans un entre-deux insat­is­faisant : dans une main, la mon­stra­tion lénifi­ante, de l’autre l’épanchement affec­té. Ten­ter de débus­quer la corde ten­due entre vie et œuvre d’une artiste est sou­vent périlleux car le risque du pen­chant déter­min­iste n’est jamais très loin. Expli­quer que telle propen­sion créa­tive dérive d’un moment fatidique du passé relève sou­vent de la plus par­faite foutaise. Louise Bour­geois le dit elle-même. Le doc­u­men­taire prend une autre voie qu’elle et insiste, tel un pachy­derme saoul, sur l’adultère douloureux com­mis par son père dans les années 1920, ce dernier expli­quant rétro­spec­tive­ment les obses­sions de son tra­vail. On ne nie pas que les scories du passé ressur­gis­sent dans la créa­tion, c’est même l’une des portes d’entrée les plus per­ti­nentes quand il s’agit de com­pren­dre le style Bour­geois, mais cir­con­scrire ce phénomène à un seul évène­ment relève sinon de la supercherie, au moins du malen­ten­du. Voilà qui est très agaçant.

L’autre mal­façon du film est, comme on le sug­gérait plus haut, l’inconséquence som­no­lente de la présen­ta­tion des œuvres. Le film réus­sit l’exploit de ren­dre le dis­posi­tif du musée presque per­ti­nent : on savait les œuvres engoncées dans les salles imper­son­nelles des galeries, on sait main­tenant qu’elles peu­vent être encore plus con­traintes sur une pel­licule. À voir défil­er ces œuvres souf­fre­teuses à l’écran, nim­bée d’un brouil­lard cafardeux, on a mal pour elles. Physique­ment. L’araignée “Maman”, sculp­ture se bal­adant à tra­vers le monde, traî­nant ses grandes pattes effilées sur les dalles extérieures des métrop­o­les, en impose par son envi­ron­nement et son ouver­ture à l’espace pub­lic. Ici, elles sont embaumées, comme sur­pris­es par l’incongruité mor­bide de leur mise en scène. Un sou­venir pointe, celui du court-métrage de 1953 d’Alain Resnais et Chris Mark­er sur ces stat­uettes africaines entre­posées au Musée de l’Homme, coupées de leurs orig­ines, de leurs vies pro­pres. Et de cette sen­tence frap­pante : “Quand les hommes sont morts, ils entrent dans l’histoire. Quand les stat­ues sont mortes, elles entrent dans l’art. Cette botanique de la mort, c’est ce que nous appelons la cul­ture.” Ouvrons les fenêtres.