Detroit con­stitue décidé­ment un pôle d’attraction puis­sant pour le ciné­ma indépen­dant améri­cain. Après Jim Jar­musch (Only Lovers Left Alive), et David Robert Mitchell (It Fol­lows), c’est donc au tour de Ryan Gosling de venir respir­er le par­fum de fin du monde qui y règne. Un an après les réac­tions épi­der­miques et con­tra­dic­toires que le film a provo­quées à Cannes, Lost Riv­er se dévoile donc en salles dans son mon­tage défini­tif.

La bande annonce jouait sur le désir de voir en Gosling le nou­veau pré­ten­dant au statut de cinéaste «lynchien». Le titre du film lui-même fai­sait vibr­er la corde sen­si­ble. De Lost Riv­er à Lost High­way il n’y aurait ain­si qu’un pas nous guidant vers ce ter­rain fam­i­li­er con­sti­tué de routes sur­gis­sant de l’ob­scu­rité et de lieux de perdi­tion aux allures d’an­ticham­bres de l’enfer. Dès les pre­mières min­utes de son film, le réal­isa­teur se laisse aller ouverte­ment à une suc­ces­sion de mimétismes, invo­quant le patron­age de ses bonnes fées : David Lynch comme prévu, mais aus­si Ter­rence Mal­ick et Nico­las Wind­ing Refn. Débute alors le réc­it d’une mère ruinée qui cherche à sauver la mai­son dans laque­lle elle élève ses fils, tan­dis que leur quarti­er se vide irrémé­di­a­ble­ment de ses habi­tants. Mais le foy­er famil­ial doit sur­vivre. Elle acceptera donc de tra­vailler dans un club aux allures cauchemardesques, envers du rêve améri­cain vers lequel l’en­traîne un ban­quier jouant sur les deux tableaux.

Hurlements

Du choix de traiter cette his­toire à la manière d’un con­te de fées sur­gis­sent quelques belles idées. Faire naître des mythes dans les inter­stices d’un urban­isme devenu l’im­agerie même de l’échec d’un mod­èle de société con­stitue en effet une promesse alléchante. Épi­cen­tre de ce mal invis­i­ble, un lac arti­fi­ciel dans lequel s’en­fon­cent une rangée de lam­padaires témoigne de la présence d’une cité engloutie, spec­tre d’un passé glo­rieux désor­mais inac­ces­si­ble. Tout en restant à dis­tance de cet abîme au-dessus duquel on ressent l’in­ter­dic­tion de se pencher, Gosling arpente avec ses per­son­nages les tris­te­ment célèbres quartiers en friche de Detroit, se livrant par­fois à des séquences aux allures de doc­u­men­taire. Ce posi­tion­nement dou­ble et plutôt ambitieux aurait pu être l’oc­ca­sion de bâtir une sorte de «réal­isme mag­ique» se nour­ris­sant de ce hors champ sous-marin pour ouvrir la pos­si­bil­ité d’un bas­cule­ment dans le fan­tas­tique. Mais en surlig­nant trop sou­vent la fan­taisie de son univers à coup de lueurs mul­ti­col­ores, de plans inclinés à 90°, et de surim­pres­sions aléa­toires, Gosling en arrive très rapi­de­ment à asphyx­i­er son film. Trop manichéen pour se revendi­quer de Lynch, et ne pro­posant pas de lec­ture morale assez solide pour jus­ti­fi­er une dimen­sion de con­te de fées, Lost Riv­er est écrasé par l’ac­cu­mu­la­tion des effets de styles orchestrés par Benoît Debie, le directeur de la pho­togra­phie du Enter the Void de Gas­pard Noé. Dans la petite place qui leur reste, les per­son­nages ne retirent des fig­ures du con­te qu’une iner­tie con­damnant les comé­di­ens à l’in­ex­pres­siv­ité la plus totale. Pour ne citer qu’eux, le prin­ci­pal antag­o­niste hurle tel le Grand Méchant Loup, et son cer­bère aux dents acérées n’a rien d’autre à faire que d’ex­hiber son maquil­lage impres­sion­nant. Que reste-t-il alors de la place si par­ti­c­ulière de cette ville dans l’in­con­scient améri­cain, que Gosling cherche si laborieuse­ment à imager ? On dis­tingue une his­toire de retour aux sources, pour avoir la force de se détourn­er du mal et de repren­dre à zéro. On notera plutôt la présence de quelques habi­tants, qui, en s’in­sérant dans le film, y insuf­flent de temps à autre un soupçon de vie. Face à des acteurs vis­i­ble­ment peu pré­parés à impro­vis­er cela n’aboutit à rien de con­clu­ant, mais le film se détourne tout de même pro­vi­soire­ment de ce raz-de-marée esthéti­sant, sous lequel la ville finit effec­tive­ment par être engloutie.