Inspiré de sa pro­pre expéri­ence, des doutes qui l’ont tra­ver­sé quant à son avenir et des voy­ages à l’é­tranger qu’il a entre­pris, le réal­isa­teur Juan Sebastián Mesa a voulu avec son pre­mier long-métrage dress­er le por­trait d’une poignée de jeunes Colom­bi­ens en rup­ture avec le sys­tème, leurs familles et leur ville natale. Tourné à Medel­lín avec des acteurs ama­teurs épatants de naturel et de spon­tanéité, Los Nadie trou­ve son cœur vivant dans le rap­port de force qu’il cul­tive entre le panora­ma d’une ville com­plexe et dif­fi­cile — voire hos­tile et agres­sive — et l’ap­proche sen­si­ble de cer­tains de ses jeunes habi­tants, ter­rassés par l’ab­sence de per­spec­tives que leur offre leur envi­ron­nement. Ces quelques garçons et filles, que le film s’at­tache à suiv­re dans leur quo­ti­di­en, vivent de débrouille en atten­dant de pou­voir par­tir à l’é­tranger sans but pré­cis : jouant de la musique, s’ex­erçant à l’art du jonglage aux car­refours, ten­tant de join­dre les deux bouts sans jamais renon­cer à leur dig­nité, ils sem­blent réa­gir par réac­tion à ce qu’ont vécu leurs par­ents, une généra­tion sac­ri­fiée qui a trimé toute sa vie sans pour autant que les iné­gal­ités sociales ne se réduisent. Nour­ri par la con­tre-cul­ture et la musique punk, le jeune réal­isa­teur de vingt-huit ans assume son manque de moyens : il en fait même l’ar­gu­ment styl­is­tique de son film, alliant cast­ing sauvage et scènes directe­ment tournées dans les rues agitées de la deux­ième plus grande ville du pays.

Le contre-pied du documentaire

À par­tir d’un tel dis­posi­tif et avec si peu de moyens, on aurait pu crain­dre que Juan Sebastián Mesa se con­tente de pren­dre le par­ti d’une esthé­tique réal­iste à tonal­ité doc­u­men­taire sans pour autant chercher à stylis­er son tra­vail. En faisant le choix de tourn­er en noir et blanc, de jouer régulière­ment sur les échelles de plans et en ponc­tu­ant même son mon­tage de quelques ralen­tis, le réal­isa­teur prend le con­tre-pied des facil­ités qui lui tendaient les bras, au risque de par­fois forcer le trait et de don­ner l’im­pres­sion de tomber dans une esthéti­sa­tion un peu gra­tu­ite. Mais pour autant, ce noir et blanc n’a pas pour objec­tif de se con­tenter de faire joli. Aplanis­sant les con­trastes au point de pro­duire une image délavée, ce choix atténue con­sid­érable­ment la lumière sur les acteurs et pro­duit un dou­ble effet : celui de nous priv­er à la fois de repères tem­porels et géo­graphiques (la lumière, qu’elle soit celle du plein après-midi ou du soir, d’un intérieur ou de l’ex­térieur, est qua­si­ment tou­jours la même), matéri­al­isant assez habile­ment cet aplat fade entourant la jeune généra­tion et qui cul­tive chez elle un sen­ti­ment de colère. Par moments, le réal­isa­teur parvient aus­si à s’af­franchir d’une démarche un peu trop arty pour injecter une ten­sion qui passe par d’indé­ni­ables qual­ités d’écri­t­ure : cela se traduit par exem­ple lors d’une scène où l’un des jeunes mar­gin­aux est agressé par une bande de délin­quants. D’une effi­cac­ité dra­ma­tique indé­ni­able, cette mau­vaise ren­con­tre traduit par­faite­ment le pro­pos du film : cette jeunesse angoisse de ne pas savoir quand et par qui elle sera défini­tive­ment privée de son intégrité physique et morale.