Biopic con­sacré à la femme de let­tres mex­i­caine Rosario Castel­lanos, Los Adios­es affiche quelque flou dans ses inten­tions, faute de se détach­er de cer­taines recettes académiques. L’usage du flash-back, par exem­ple, laisse cir­con­spect. Le réc­it, qui débute au moment où le cou­ple for­mé par l’écrivaine et poétesse avec le philosophe Ricar­do Guer­ra com­mence à bat­tre de l’aile, s’en­com­bre d’allers-retours avec leur passé com­mun d’é­tu­di­ants en flirt. Invo­qués à plusieurs repris­es pour soulign­er (par leur ressem­blance ou leur dis­sem­blance) cer­taines sit­u­a­tions du présent, ces inter­mèdes du passé n’ap­por­tent, en pra­tique, guère d’autre infor­ma­tion que ces liens hypothé­tiques avec des moments qu’on sait révo­lus, et échouent à sus­citer autre chose. Ils ne con­tribuent ni à des expli­ca­tions essen­tielles qu’on ne détiendrait pas déjà, ni à étof­fer notre per­cep­tion de ce qui est filmé (per­son­nages, tra­jec­toires…), ni à faire naître des sen­ti­ments (pas même la nos­tal­gie d’un amour érodé), ni à com­pos­er des liens entre images du passé et du présent (ce pour­rait être deux films dif­férents). Leur seule util­ité avérée est d’il­lus­tr­er l’ex­is­tence d’un passé pour le cou­ple Castel­lanos-Guer­ra, d’a­jouter, en ver­tu d’un geste réflexe de la recon­sti­tu­tion biographique filmée, des pièces au puz­zle de vies en images. Plus gênant : en abor­dant ain­si, d’une manière aus­si machi­nale, le vécu de ses per­son­nages, le biopic trahit à quel point il con­sid­ère moins ceux-ci comme des per­son­nes, des fig­ures d’hu­man­ité (qu’elles soient réal­istes ou mythi­fiées), que comme un sujet à traiter — avec plus d’ap­pli­ca­tion que de par­ti-pris de cinéaste.

Et l’homme dans tout ca ?

Au-delà de ce point sur lequel on vient de s’at­tarder, c’est tout le film qui se ressent de cette dis­tance et de ce manque de par­ti-pris. Tâchant d’ex­plor­er les dif­férentes facettes con­ven­tion­nelle­ment établies de Rosario Castel­lanos (femme, épouse, mère, artiste) et de racon­ter com­ment elle lut­ta — avec un suc­cès dis­cutable, com­prend-on à l’ar­rivée — pour exis­ter en tant que tout cela à la fois, c’est lui-même qui se rend laborieux pour con­cili­er toutes les per­spec­tives de son per­son­nage-sujet. Il jux­ta­pose sage­ment les images publiques — et frag­men­taires — des inter­ven­tions de l’artiste sur la con­di­tion des femmes, les scènes domes­tiques où elle bataille avec Mon­sieur et ces flash-backs d’une jeunesse dis­tante, mais faute de traiter toutes ces images de façon à ce qu’on les con­sid­ére de manière égale, il peine à dessin­er un per­son­nage qui pour­rait les incar­n­er toutes ensem­ble. On devine le matéri­au biographique exploité, mais on ne se sent jamais en présence de la fig­ure qui l’in­spire. Le même écueil explique que le biopic présente quelques défauts de cohérence, comme le statut ambiva­lent con­féré au per­son­nage du mari. Une scène du début, assez lour­de­ment sig­ni­fica­tive, avance que la fis­sure dans le cou­ple se présen­terait d’abord sur le plan de la créa­tion lit­téraire, celle impérieuse de Castel­lanos ne lais­sant sem­ble-t-il aucune place à celle de Ricar­do Guer­ra. Dès lors, on ne ver­ra plus celui-ci tâch­er d’ex­is­ter comme homme de let­tres, mais se com­plaire dans le rôle du mari lais­sé au sec­ond plan der­rière l’art et le ray­on­nement de son épouse et se soulageant dans l’adultère. Et s’il exis­tait un lien inavoué entre la frus­tra­tion créa­tive, qu’il doit refrén­er, et celle con­ju­gale qu’il ne se prive pas d’ex­primer pour ten­ter de ramen­er sa femme à “ses devoirs” ? Le film ne se pose pas de telle ques­tion — d’ailleurs, en aucune occa­sion il ne se donne les moyens de ques­tion­ner ce qu’il mon­tre : il reste dans un objec­tif d’il­lus­tra­tion certes soignée, mais qui ne fait qu’­ef­fleur­er l’in­térêt qu’il pour­rait tir­er de son sujet.