Portrait de go

Une jeune femme en hail­lons debout devant un tas d’ordures regard fix­e­ment l’objectif de l’appareil pho­to d’Éliane de Latour qui a passé des mois à Bel Air, ghet­to de la ban­lieue d’Abidjan, à essay­er de tiss­er un lien avec les filles du quarti­er. C’est, comme elle le racon­te en voix off, par la pho­togra­phie que s’est fait un embry­on de rela­tion entre les “go” qui vendent leur corps pour des sommes dérisoires. Ces femmes sont touchées d’être regardées, embel­lies par le regard de « la blanche », elles qui vivent dans les limbes d’une société qui dénie leur exis­tence. La force de Lit­tle Go Girls réside sans con­teste dans le désir de la cinéaste d’aventurer une caméra, de faire apprivois­er sa présence, dans ce lieu d’où la société détourne les yeux. Cette immer­sion dans le ghet­to pour­suit les travaux de la réal­isatrice et anthro­po­logue sur les lieux clos, dans le cadre duquel elle a par exem­ple filmé par le passé les détenus de la prison de la San­té dans Si bleu si calme. Les go girls dor­ment agglu­tinées sur les trot­toirs avant que quelques une d’en­tre elles ne s’in­stal­lent à la “casa”, sorte de com­mu­nauté où elle se réfugient grâce à l’aide finan­cière de la cinéaste.

Entre elles et nous

Plutôt que de s’arrimer fer­me­ment à ce motif nar­ratif de la recon­struc­tion, pos­si­ble ou impos­si­ble, le film se laisse aller au rythme alan­gui de la vie des filles. Suiv­ant les gestes des corps au repos ou qui s’apprêtent, la caméra trahit le rap­port de fas­ci­na­tion de la cinéaste. On est sou­vent gêné par la prox­im­ité de la caméra qui observe des corps endormis ou des gestes d’intimité. Comme ces caress­es partagées entre Tata et Mari­am, toutes les deux ralen­ties par une som­no­lence alcoolisée à laque­lle on ne se sent pas autorisés à par­ticiper. S’immiscer dans une com­mu­nauté pose tou­jours prob­lème, pour l’anthropologue comme pour le doc­u­men­tariste. Pris lui aus­si dans cette dou­ble pos­ture de l’ethnologue-cinéaste qui trou­ve dans le ciné­ma une manière de s’affranchir de l’académisme du dis­cours sci­en­tifique, Stéphane Bre­ton a doc­u­men­té l’aporie de la rela­tion à l’Autre dans son dip­tyque papou. Eux et moi puis Le Ciel dans un jardin met­tent en scène les trac­ta­tions dont font l’objet ses manœu­vres d’approche de la tribu de Nou­velle-Guinée dans laque­lle il s’installe plusieurs mois par an. Par sa voix off, Éliane de Latour, elle, ébauche ces inter­ro­ga­tions. Elle fait état des quelques étapes qui ont jalon­né sa con­nais­sance des jeunes filles : tout d’abord gag­n­er leur intérêt par les por­traits qu’elle fait d’elles, puis gag­n­er leur con­fi­ance en leur offrant les recettes de la vente de ces pho­tos pour pay­er la loca­tion de la “casa”. Mais le film se détourne vite de ces ques­tion­nements pour se con­cen­tr­er sur un pro­jet éthologique qui mul­ti­plie les études de pos­tures, gestes, vis­ages. On perçoit bien là l’ambition de la cinéaste d’embellir par le ciné­ma l’image de ces fig­ures d’un lumpen­pro­lé­tari­at du sexe. Mais ne pas assumer davan­tage l’inégalité de ce rap­port entre filmeuse et filmée, c’est creuser encore cet écart entre les filles et le spec­ta­teur, entre elles et nous.

D’autant que le son direct étant impos­si­ble à enreg­istr­er dans ce quarti­er bruyant, la cinéaste a dû se résoudre à deman­der aux filles de post-syn­chro­nis­er leurs voix en stu­dio. Cet effet de décalage entre voix et corps, la rareté des dis­cus­sions met­tent à dis­tance le ressen­ti des filles. L’inscription de cer­taines de leurs expres­sions “pit­toresques” en surim­pres­sion sur l’image ajoute encore au sen­ti­ment de les observ­er mal­gré elles. Dans les années 1950 à Tre­ichville, autre faubourg d’Abidjan, Jean Rouch avait géniale­ment trou­vé com­ment faire du manque de son direct le moyen de faire du ciné­ma un partage entre filmeur et filmé et de faire avec Moi, un Noir le por­trait du dému­ni Oumarou Gan­da en héros de ciné­ma. Les go, elles, sont filmées avec atten­tion et sans mis­éra­bil­isme moral­isa­teur. C’est déjà beau­coup. Mais est-ce suff­isant pour en faire des per­son­nes aux yeux du spec­ta­teur ?