Il y a plus de vingt ans, Lindy Lou a fait par­tie d’un jury pop­u­laire qui a con­damné à mort un homme recon­nu coupable du meurtre de deux femmes. Alors que l’as­sas­sin a été exé­cuté depuis longtemps, la mère de famille aujour­d’hui âgée d’une cinquan­taine d’an­nées ne cesse de vivre rétro­spec­tive­ment les événe­ments, étouf­fée par une cul­pa­bil­ité que son entourage peine à com­pren­dre. Se ques­tion­nant sans cesse sur la portée de sa déci­sion au sein d’un groupe d’in­di­vidus qui a voté la peine cap­i­tale à l’u­na­nim­ité, elle décide alors de remon­ter le fil du temps en allant à la ren­con­tre de chaque autre mem­bre du jury de l’époque. L’ob­jec­tif ? Savoir si, comme elle, ils éprou­vent des remords, reprendraient la même déci­sion aujour­d’hui ou tout sim­ple­ment pensent à cet homme qui, sans pour autant l’ex­cuser des actes qu’il a com­mis, n’en restait pas moins un être humain. Pour son deux­ième doc­u­men­taire en tant que réal­isa­teur, Flo­rent Vas­sault s’at­taque à un sujet où l’ap­par­ente quête d’une bonne con­science pour­rait con­duire le pro­pos sur les rails d’un révi­sion­nisme dou­teux : quoi de plus facile, a pri­ori, que d’in­viter le spec­ta­teur à être témoin d’une intro­spec­tion dont le but serait de laver l’ini­ti­atrice de tous les soupçons qui pèsent sur elle ? Pour­tant, le film prend habile­ment le con­tre-pied du piège qui lui était ten­du, à la fois en offrant un por­trait nuancé de l’Amérique pro­fonde que l’an­ci­enne jurée par­court, mais aus­si en accep­tant de ne fournir aucune réponse aux nom­breuses ques­tions morales que l’en­quête soulève.

Seule avec ses doutes

Dans le mon­tage final de Lindy Lou, jurée numéro 2, un élé­ment con­sti­tu­tif du réc­it pèse par son absence de représen­ta­tion : de l’homme con­damné à mort vingt ans plus tôt et dont il est pour­tant ques­tion en per­ma­nence, nous ne ver­rons rien à l’ex­cep­tion de quelques rares pho­tos. On appren­dra au fil du réc­it que le meur­tri­er avait une sœur, anéantie par l’énon­ci­a­tion du ver­dict, et que Lindy Lou, intriguée par cet homme dont elle venait de sceller le des­tin, lui rendait régulière­ment vis­ite dans les couloirs de la mort, au point d’être dev­enue son amie au fil des ans. Inscrit dans le temps présent de l’in­tro­spec­tion, le film nous prive ain­si de cette représen­ta­tion passée, ren­voy­ant la jurée à la pro­fonde soli­tude qu’amène son inépuis­able réflex­ion sur la morale et l’éthique. Sans jamais chercher le sen­sa­tion­nal­isme (les con­tours du procès sont à peine évo­qués), le film s’at­tache à suiv­re le chem­ine­ment pétri d’hu­mil­ité d’une femme qui par­court le sud des États-Unis à la recherche d’un écho à ses regrets. Vis­sée sur le siège de sa grosse voiture, indif­férente aux kilo­mètres qu’elle avale pour retrou­ver ses anciens com­pars­es, Lindy Lou pour­rait don­ner l’im­pres­sion de courir après une abso­lu­tion qui ne vien­dra jamais. Pour­tant, cette femme pieuse et vraisem­blable­ment répub­li­caine paraît lucide sur l’échec de son entre­prise et finit par déplac­er pro­gres­sive­ment l’en­jeu de ce pro­jet éton­nant qui ren­con­tre par­fois l’hos­til­ité des anciens jurés. Ici, seul sem­ble compter le chem­ine­ment qu’elle opère pour attein­dre une forme d’ex­i­gence intel­lectuelle et d’hu­man­isme qui lui per­me­t­tront d’ac­ter qu’elle ne reprendrait jamais pareille déci­sion.

Les visages de l’Amérique

Cet inat­ten­du road movie doc­u­men­taire devient le pré­texte à par­courir les états du sud améri­cain et à écouter des hommes et des femmes (tous blancs) dis­courir sur la jus­tice. Éton­nam­ment, le pan­el de témoignages offre un con­tre­point inat­ten­du à la car­i­ca­ture red­outée par l’ar­rière-plan qui se des­sine le long des routes de quartiers rési­den­tiels (sou­tiens incon­di­tion­nels à Trump, maniement des armes à feu, impor­tance accordée à la réus­site matérielle) : si cer­tains n’ex­pri­ment aucun regret par rap­port au ver­dict et con­tin­u­ent de clamer leur foi en la peine cap­i­tale, si l’un d’en­tre eux sur­prend par sa capac­ité à avoir tout oublié de cet événe­ment mar­quant, d’autres finis­sent par con­fess­er avoir été tra­ver­sés par de nom­breux doutes. Entre la théorie — croire que la peine de mort est une manière équitable de faire jus­tice — et la réal­ité du ter­rain — assumer de pren­dre pareille déci­sion –, le film des­sine une brèche dans laque­lle quelques jurés s’en­gouf­frent au risque de ne jamais trou­ver de réponse défini­tive et sat­is­faisante à leurs ques­tion­nements. Mais tout la beauté de cet hum­ble tra­vail d’en­quête réside juste­ment dans sa final­ité : sans jamais pren­dre de haut son sujet, sans même ten­ter d’assén­er des con­stats sur les dys­fonc­tion­nements judi­ci­aires, Lindy Lou, jurée numéro 2 a au moins le grand mérite de dessin­er des per­spec­tives, de ren­dre la réal­ité mou­vante et de laiss­er la pos­si­bil­ité à plusieurs sub­jec­tiv­ités de s’ex­primer et s’en­tre­cho­quer autour d’une si douloureuse ques­tion. La jurée tor­turée le sait : elle n’au­ra pas d’autre choix que de con­tin­uer à vivre avec son sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité. Flo­rent Vas­sault aura néan­moins offert une caisse de réso­nance à cette prise de con­science salu­taire.