En 1981 sor­tait G (autrement con­nu sous le titre Fais gaffe à la gaffe !, sem­ble-t-il), ten­ta­tive d’amen­er sur grand écran le per­son­nage iconique de Fran­quin, Gas­ton Lagaffe. L’es­sai est un reten­tis­sant échec, causé avant tout par le manque de spon­tanéité du pro­jet, qui ne con­sid­érait Gas­ton comme rien d’autre qu’un per­son­nage éminem­ment bank­able – une vision bien peu digne de son matéri­au d’o­rig­ine. Libre et assoupi n’est pas nom­mé­ment une adap­ta­tion des aven­tures de Gas­ton Lagaffe[1], mais il est indé­ni­able que le film doit beau­coup à Fran­quin. Son Sébastien (Bap­tiste Lecaplain) ressem­ble fort au pré­posé au classe­ment de Spirou Mag­a­zine : douce­ment rêveur, can­dide et imper­méable à la pres­sion économique et sociale du monde qui l’en­toure. Au beau milieu de la crise, Ben­jamin Guedj ressus­cite le philosophe pais­i­ble et fru­gal cher à Fran­quin.

Vignettes

Le réal­isa­teur con­stru­it son film comme une série de gags dis­tincts, vignettes met­tant Sébastien en scène dans des sit­u­a­tions plus ou moins rocam­bo­lesques, sou­vent drôles, tou­jours pro­pres à dessin­er en creux le por­trait d’un réel pesant de con­formisme. Par­fois, c’est fait avec un manque de sub­til­ité fla­grant (le réal­isa­teur va notam­ment insis­ter sur l’im­age de son héros prenant la foule à con­tre-courant, ou l’al­ter­ca­tion dans le parc en sont des exem­ples)[2], par­fois le ton est plus juste. Dans ces moments, le film donne corps à un mar­gin­al philosophe tran­quille, qui a la bonne idée de ne dicter sa con­duite à per­son­ne : soyez donc qui vous voulez être, pourvu que vous me laissiez être qui je suis, sem­ble-t-il dire.

De toutes façons, qui a besoin de savoir l’heure ?

Pour autant, la suite de saynètes con­stitue un tout hétérogène, conçu avec un bon sens du rythme, et main­tenu prin­ci­pale­ment par l’his­toire d’amour entre Sébastien et Anna (Char­lotte Le Bon), sa made­moi­selle Jeanne à lui, mais aus­si et surtout par l’at­tente per­fide de savoir si, une bonne fois pour toute, le réel va le bris­er – une attente que Ben­jamin Guedj se plaît à détromper. Alors, certes, le pro­tag­o­niste est soutenu par un monde adulte qui accepte de lui pass­er ses lubies et par un quo­ti­di­en finale­ment assez facile et bien­veil­lant. Cela étant, le dis­cours débité par Bap­tiste Lecaplain est bien rodé, et a la légère audace de prôn­er une autre philoso­phie de vie, lib­er­taire et tran­quille, où ne jamais avoir de Rolex à son poignet n’est finale­ment pas si impor­tant.

On pour­ra glapir devant Libre et assoupi comme on le ferait devant le livre pour enfants Tous à poil : avec démesure et oppor­tunisme. Le livre comme le film ne pré­ten­dent pas à grand-chose, sinon à une douce lib­erté de ton, dont la ten­dre obsti­na­tion suf­fit à con­tr­er un peu le courant résigné du cli­mat social actuel. C’est un courage comme un autre.

Notes

Notes
↑1 Cela sem­ble être encore moins l’adap­ta­tion du mélan­col­ique livre orig­inel, signé Romain Mon­nery.
↑2 En par­lant de manque de sub­til­ité, sig­nalons le for­mi­da­ble tra­vail autour de l’en­seigne Dia, spon­sor du film, et dont la présence à l’écran est d’une gênante bru­tal­ité.