Dans un futur proche au Brésil, le gou­verne­ment met en place une poli­tique ségré­ga­tion­niste à l’encontre des per­son­nes âgées, d’abord placées sous tutelle de leurs enfants, avant d’être envoyées dans un camp de con­cen­tra­tion. Le point de départ dystopique des Voy­ages de Tereza pro­pose ain­si une cri­tique explicite de l’État et de la société brésili­enne dans son ensem­ble, qui réduit les vieil­lards au rang de corps impro­duc­tifs dont il faudrait se débar­rass­er. Curieuse­ment, le film dés­in­vestit assez vite ce pos­tu­lat, relégué en toile de fond. Ce qui intéresse réelle­ment Gabriel Mas­caro est ailleurs : le réc­it ini­ti­a­tique de Tereza, bien décidée à cro­quer la vie à pleines dents en s’enfuyant dans la forêt ama­zoni­enne avant son interne­ment. Bien que la dystopie soit esquis­sée sur un mode mineur, elle présente un dou­ble écueil. Le pre­mier est prag­ma­tique : elle paraît surtout embar­rass­er le film, con­traint d’exposer laborieuse­ment les règles de fonc­tion­nement de cette loi infer­nale, alors même qu’elle joue un rôle assez anec­do­tique dans le réc­it. Le sec­ond est poli­tique : réduit à un pos­tu­lat allé­gorique ultra-lis­i­ble (Tereza pour­rait fuir une mai­son de retraite et le réc­it resterait peu ou prou le même), le monde futur­iste tient ici de la note d’intention. Le change­ment de cap du scé­nario donne même l’impression de se délester de l’imaginaire his­torique qu’il a con­vo­qué (celui de l’univers con­cen­tra­tionnaire et des rafles) pour lui préfér­er un hori­zon exclu­sive­ment indi­vidu­el, comme si le film délais­sait la portée col­lec­tive des ques­tions qu’il avait lui-même ouvertes.

La virée de Tereza, amor­cée au bout d’une demi-heure, laisse pour­tant d’abord espér­er une res­pi­ra­tion bien­v­enue : elle embar­que à bord d’un bateau de for­tune con­duit par un passeur un peu louche, con­som­ma­teur de bave d’escargot bleu aux pro­priétés hal­lu­cinogènes. Mais la dérive sen­sorielle dans la jun­gle est rapi­de­ment rat­trapée par une nar­ra­tion bal­isée, où la splen­deur des paysages, accom­pa­g­née d’une musique atmo­sphérique, accouche seule­ment de quelques plans de tran­si­tion nota­bles. Passé une séquence psy­chédélique assez ratée, le réc­it d’apprentissage reprend ses droits : Tereza enchaîne les ren­con­tres sup­posées la guider vers sa lib­erté, dans un élan para­doxale­ment cade­nassé par le scé­nario. Un exem­ple : au début du film, un gros plan sur un escar­got intriguait ; parais­sant délié de tout enjeu nar­ratif, on pou­vait croire qu’il con­sis­tait sim­ple­ment à con­tem­pler la beauté bizarre du gastéropode. Cette incise poé­tique se révèle en vérité sym­bol­ique : l’escargot devient un motif récur­rent qui struc­ture lour­de­ment le réc­it ini­ti­a­tique. Il réap­pa­raît à bord du bateau, sous la forme de l’escargot bleuté que Tereza refuse d’utiliser, avant de resur­gir une dernière fois, lorsqu’elle accepte enfin de s’administrer quelques gouttes du mys­térieux liq­uide dans les yeux, jalon­nant ain­si les étapes impor­tantes de son tra­jet intime. L’animal aide toute­fois à mieux com­pren­dre la façon dont Mas­caro envis­age ici la dystopie : elle se résume à une petite valeur ajoutée d’excentricité, une ten­ta­tive de con­fér­er un sem­blant d’originalité à un film qui en est au fond dépourvu.