La mode gas­tronomique a encore sévi : Les Saveurs du palais nous emmène dans la cui­sine per­son­nelle du prési­dent de la République, au moment his­torique où elle fut tenue par une femme. Le film est en effet inspiré d’une his­toire vraie, celle de Danièle Delpeuch, qui occu­pa cette place pen­dant deux années mit­ter­ran­di­ennes. Un per­son­nage prob­a­ble­ment remar­quable dans la réal­ité, mais que le mod­e­lage fic­tion­nel affa­dit.

En tant que film de genre culi­naire, Les Saveurs du palais est pour­tant effi­cace. Depuis le pre­mier plat, conçu et pré­paré par une Hort­ense fraîche­ment arrivée du Périg­ord, jusqu’aux défis des menus de gala, le film décrit bien la fer­veur du per­son­nage à éla­bor­er les plats qui plairont à Mon­sieur le Prési­dent, leur pré­pa­ra­tion métic­uleuse et alléchante, dans un éta­lage de pro­duits qui exal­tent ce bon vieux ter­roir français. Une façon résol­u­ment réac­tion­naire de faire saliv­er, assez obscène égale­ment dans son éta­lage de pro­duits de luxe, mais qui fonc­tionne.

Plutôt que de se con­tenter de jouer sur ce reg­istre, en y adjoignant des péripéties pro­pres à créer une cer­taine ten­sion dra­ma­tique, Chris­t­ian Vin­cent s’attache en même temps à faire une sorte de por­trait de la cuisinière. Il donne à Hort­ense une per­son­nal­ité affir­mée, aux mul­ti­ples facettes : humil­ité, déter­mi­na­tion, goût du tra­vail bien fait, pas­sion de la gas­tronomie… Mais s’il s’agit bien là d’un por­trait, il est dressé à la façon super­fi­cielle et asep­tisée des biogra­phies offi­cielles. Le film débute de façon assez inat­ten­due sur une base sci­en­tifique au milieu de l’Antarctique où Hort­ense offi­cie postérieure­ment à son pas­sage à l’Élysée. Tout le réc­it se déroule par la suite au gré d’allers-retours tem­porels entre l’époque parisi­enne et l’époque antarc­tique. Cette dernière facette du film, qui délaisse la gas­tronomie pour apporter des infor­ma­tions sur le per­son­nage et créer une sorte de con­tre­point à la facette parisi­enne, est tout à fait symp­to­ma­tique de l’échec du film en tant que por­trait : il ne s’en dégage rien d’autre qu’un sen­ti­ment d’incongruité.

En plus de ces deux films dans le film, Les Saveurs du palais en ren­ferme un troisième qui aurait pu s’intituler “Déboires d’une femme au 55 rue du Faubourg Saint Hon­oré”. Machisme des officiers de la cui­sine cen­trale, rigid­ité pro­to­co­laire, com­pli­ca­tions admin­is­tra­tives, con­traintes du régime prési­den­tiel : Hort­ense doit com­pos­er avec de mul­ti­ples obsta­cles à l’épanouissement de son art. Pour­tant, mal­gré l’excellente inter­pré­ta­tion de Cather­ine Frot, tout cela est racon­té de façon si plate que la démis­sion à laque­lle Hort­ense finit par se résoudre n’a rien du cli­max dra­ma­tique espéré : la souf­france du per­son­nage ne nous a pas été ren­due sen­si­ble. Une autre piste nar­ra­tive glisse entre les doigts du réal­isa­teur : la rela­tion com­plexe qui unit Hort­ense au prési­dent (un Jean d’Ormesson fidèle à lui-même) aurait mérité d’être explorée. On com­prendrait que la col­lab­o­ra­tion de Danièle Delpeuch à la créa­tion du film ait pu brid­er la créa­tiv­ité des scé­nar­istes à cet égard. Ces Saveurs du palais vien­nent ain­si rap­pel­er une fois de plus que la révérence envers les faits est bien l’ennemie du drame.