Ce n’est évidem­ment pas à pren­dre comme une règle, mais quand le titre d’un film fait vibr­er une corde réson­nant de promess­es qui ne seront finale­ment pas tenues, il est par­fois légitime d’être déçu. Déçu, par exem­ple, qu’un film inti­t­ulé Les Révoltés se mon­tre si peu révolté, s’at­ten­dant peut-être à ce que le spec­ta­teur se révolte à sa place. Le pre­mier long métrage de Simon Leclère marche trop sage­ment dans les clous d’un genre bien rodé dans le ciné­ma français (et même belge, puisque c’est une copro­duc­tion), celui de con­stats soci­aux artic­ulés en drame nat­u­ral­iste aux accents de thriller, trai­tant des zones trou­bles du monde du tra­vail, en l’oc­cur­rence des com­pro­mis­sions qui lui sont inhérentes, et de com­ment celles-ci pren­nent leur dû sur l’hu­main — créneau abon­dam­ment arpen­té chez nous et nos voisins, par exem­ple chez les Dar­d­enne, dans Ressources humaines de Can­tet, ou récem­ment dans La Loi du marché de Stéphane Brizé.

Voici donc Pavel, jeune ouvri­er et fils d’ou­vri­er, et qui en pince pour son amie d’en­fance Anja. Frus­tré à la fois par sa décou­verte des turpi­tudes du monde du tra­vail et par le fait que la jeune fille per­siste à ne le voir que comme un ami, il dis­paraît dans la nature et entre­prend de dénon­cer les magouilles der­rière le plan social qui men­ace son usine. Il aimerait bien qu’An­ja partage sa rébel­lion, mais ce n’est pas si sim­ple… Tout le long du film, on devine le soin qu’a mis Simon Leclère à com­pos­er son drame où désirs amoureux et luttes égoïstes pour les posi­tions sociales s’en­tre­choquent, se con­fondent ou se rejet­tent dans une grande mare d’am­biguïtés. L’en­nui est que le résul­tat peine à être plus que cela : une com­po­si­tion soignée, des lignes d’in­ten­tion intel­li­gentes qui s’ex­pri­ment mais ne s’in­car­nent pas vrai­ment à l’écran, une his­toire de révolte où la révolte n’est qu’un acces­soire de l’his­toire.

Où sont les ressources humaines ?

Un bête exem­ple des traits nat­u­ral­istes restés figés dans le scé­nario : on laisse enten­dre que cela se passe dans une com­mu­nauté d’o­rig­ine polon­aise, mais ce détail démo­graphique reste pure­ment anec­do­tique, ne sus­ci­tant qu’une fade scène de cours de langue au coin du feu se ter­mi­nant par “je t’aime”… D’une manière générale, tout le film sem­ble pris­on­nier de son objec­tif de délivr­er un drame social, enchaî­nant ses scènes comme des pas­sages oblig­és pour ren­dre son réc­it crédi­ble, au lieu de laiss­er enten­dre une vision per­son­nelle et non con­ven­tion­nelle sur ce qui est filmé. Ain­si les scènes d’in­ter­ac­tions dans le monde du tra­vail, qu’on devine empreintes de l’hypocrisie des rap­ports entre patronat et salariés, échouent à ren­dre cette dimen­sion, don­nant seule­ment l’im­pres­sion d’être grossière­ment jouées. La moin­dre dis­pute rap­pelle celles de cinquante autres films, jusque dans les claque­ments de portes de ves­ti­aire. Pavel et Anja finis­sent par couch­er ensem­ble sans qu’on ait vrai­ment vu s’in­car­n­er la réciproc­ité du désir, comme si seule l’in­ten­tion d’am­biva­lence du scé­nario exigeait que les choses avan­cent de ce côté-là… Trop de scènes sont à cette aune : for­cées, appe­santies, man­quant de sincérité, préférant l’al­légeance à une vision déjà cul­tivée et digérée dans l’a­cadémisme.

C’est d’au­tant plus rageant que le film, moins démon­stratif et antipathique que d’autres dans son genre, ne manque pas de ressources promet­teuses. Il y a, au milieu, cette éva­sion du héros, cette mar­gin­al­i­sa­tion volon­taire d’un jeune homme aux inten­tions de jus­tici­er (inspiré par l’ex­em­ple de son père, ancien délégué syn­di­cal déchu) qui pour­rait ouvrir une porte vers un imag­i­naire moins empesé par le nat­u­ral­isme (hélas, celui-ci revien­dra au galop). Il y a surtout ces per­son­nages qu’on imag­ine por­teurs de para­dox­es jusqu’à la névrose, partagés qu’ils sont entre leurs incli­na­tions intimes (sex­uelles) et leurs objec­tifs soci­aux. Mais c’est là, peut-être, que Les Révoltés butte le plus dure­ment : il peine à faire de ses per­son­nages une incar­na­tion con­va­in­cante de ces para­dox­es, notam­ment con­cer­nant Pavel qui ne sem­ble devoir bal­ancer entre les incli­na­tions de son cœur et sa quête de jus­tice qu’au gré des besoins du drame, jusqu’à don­ner le pré­texte à la noirceur finale. C’est pré­cisé­ment l’un des tra­vers de ce “ciné­ma-social”, dont les con­stats ser­vent avant tout de pré­texte à la dra­maturgie, au risque de banalis­er ter­ri­ble­ment le regard que per­met le ciné­ma sur la société.