Ani­mé par une ambi­tion métonymique, le pro­jet des Rayures du zèbre tient en quelques mots : pro­pos­er une radi­ogra­phie des rela­tions entre l’Eu­rope et l’Afrique noire à tra­vers la ren­con­tre et le par­cours d’un cou­ple de per­son­nages – José (Benoît Poelvo­orde), agent de foot­balleur belge sur le déclin, et Yaya, jeune joueur malien tal­entueux (Marc Zin­ga). Cette petite entre­prise mon­tée en trois temps (la décou­verte du joueur au Mali, la dif­fi­cile inté­gra­tion en Europe et le retour en Afrique) oscille entre un traite­ment comique, jonglant allé­gre­ment avec les dif­férences cul­turelles qui sépar­ent les deux pro­tag­o­nistes, et une approche plus désen­chan­tée de son sujet. Entre cet esprit dés­in­volte et ce pro­gramme sérieux, le film laisse émerg­er une zone inter­mé­di­aire qu’il peine mal­heureuse­ment à inve­stir pleine­ment : comme les rayures du zèbre, le noir et le blanc s’al­ter­nent méthodique­ment – sans qu’une nuance de gris ne vienne trou­bler un peu le con­stat bipo­laire mis en place par une intrigue trop con­cen­trée sur l’it­inéraire par­faite­ment huilé de José.

Relents post-colonialistes

Sans être véri­ta­ble­ment choquant, Les Rayures du zèbre joue un peu avec le feu. Armé de sa ferme volon­té de ne pas som­br­er dans le « poli­tique­ment cor­rect », le réal­isa­teur Benoît Mariage tourne le dos aux dis­cours con­de­scen­dants sur l’Afrique pour accueil­lir à bras ouverts toute une flopée de dia­logues et de punch­lines poten­tielle­ment per­tur­bants. Il suf­fit, par exem­ple, d’en­ten­dre José brailler à un joueur coupable d’un tacle un peu appuyé sur Yaya, « Tu vas me l’abîmer ! », comme s’il s’agis­sait d’un objet de valeur, pour com­pren­dre que, avec ce pro­jet, le cinéaste a surtout l’oc­ca­sion de mon­tr­er les résidus de colo­nial­isme qui flot­tent encore aujour­d’hui à la sur­face des rap­ports liant l’Eu­rope à l’Afrique. Mais pas unique­ment. Car José a beau éruc­ter ponctuelle­ment quelques relents post-colo­nial­istes, il est aus­si habité par l’hon­nête ambi­tion d’aider un jeune à fuir la mis­ère pour accom­plir son rêve sportif. Benoît Poelvo­orde s’en donne à cœur joie, alter­nant avec l’ai­sance qui est la sienne entre le beauf lour­dingue et le pépère sym­pa­thique.

Pas l’ombre d’un doute

À mi-chemin entre ces deux faces du per­son­nage, il y avait de la place pour un peu de doute. De la même manière que, entre le con­stat d’une réal­ité injuste (les joueurs africains débar­quant en Europe se retrou­vent réi­fiés par des enjeux financiers con­séquents) et son traite­ment comique, quelques inter­ro­ga­tions auraient pu s’in­fil­tr­er. Mais, droits dans leur bottes, José et le film ter­gi­versent peu : tan­dis que le pre­mier con­damne – la scène est assez révéla­trice de la men­tal­ité du briscard – les hési­ta­tions éthiques de ses col­lègues (lorsque les recru­teurs du joueur appren­nent que ce dernier souf­fre d’une mal­for­ma­tion car­diaque), le sec­ond con­tin­ue de dévelop­per une philoso­phie à la « on ne fait pas d’omelette sans cass­er des œufs, ce qui ne nous empêchera pas d’en rire ».

Yaya n’a pas de bol, José, en revanche…

Cette dif­fi­culté du film à vrai­ment pro­pos­er un espace inter­mé­di­aire de réflex­ion sur son sujet sem­ble en grande par­tie imputable à la dis­pro­por­tion qu’il existe entre les per­son­nages de José et de Yaya. Le sec­ond se révèle n’être qu’un faire-val­oir du pre­mier, un trem­plin pour la nou­velle vie de son agent. Pour preuve : une fois que la « per­le noire » aura joué son rôle (fournir à José les ingré­di­ents d’une pater­nité de sub­sti­tu­tion, lui offrir une sec­onde chance dans sa vie sen­ti­men­tale après la dis­lo­ca­tion de sa famille belge), [atten­tion semi-spoil­er] Yaya est évac­ué de la plus grotesque des manières, dans une indif­férence trou­blante, sac­ri­fié pour per­me­t­tre à José d’ac­com­plir un peu plus sa rédemp­tion en terre africaine. Bizarrement, on peut donc céder la parole au foot­balleur camer­ounais Samuel Eto’o pour qui : « les joueurs africains ne sont jamais respec­tés à leur juste valeur ».