JB vient de la cam­pagne et veut devenir foot­balleur. Son tal­ent par­le en sa faveur. Prob­lème : une mal­for­ma­tion car­diaque con­tre-indique formelle­ment ce rêve, encore que celle-ci ne l’empêche pas, grâce à quelques magouilles et un scé­nario un peu indul­gent, d’in­té­gr­er un pres­tigieux cen­tre de for­ma­tion. Là, JB y décou­vri­ra la ville, l’ami­tié, l’amour. Il y décou­vri­ra surtout que sa pas­sion, pour laque­lle il est prêt à sac­ri­fi­er sa vie, ne saurait sus­citer rien d’autre au ciné­ma qu’un objet trans­par­ent et domes­tiqué, petite beauté de vignette portée par un navrant incon­scient de nor­mal­i­sa­tion pub­lic­i­taire.

Qui n’a jamais eu devant les yeux ce détourne­ment déca­pant de Mozi­nor dans lequel Luc Besson, affalé sur le plateau du Grand Jour­nal, détaille benoîte­ment devant une assem­blée con­quise son prin­ci­pal secret de fab­ri­ca­tion : un généra­teur aléa­toire de scé­nario ? Un défile­ment de « pute », « bag­nole » et autres « chi­nois » y revient ad nau­se­am con­fig­ur­er le squelette de tous les pro­jets du maître. Sketch désopi­lant et qui, du reste, ne serait pas aus­si drôle, si cela ne témoignait pas de quelque vérité. Parce que son ombre plane au-dessus de ce petit com­ing-of-age movie (Europa­Corp copro­duit et dis­tribue ; son émi­nence est remer­ciée au générique pour ses « con­seils avisés »), on ne peut s’empêcher de penser que ce qui ne fonc­tionne pas dans Les Petits Princes tient spé­ci­fique­ment de cette idéolo­gie de la for­mule et du cahi­er des charges. Crispant de con­stance et d’im­mutabil­ité, ce pre­mier long-métrage de Vian­ney Lebasque enfile comme des per­les les inten­tions et les pas­sages oblig­és (querelles, bizu­tages, train­ing mon­tage, pre­miers émois) et par­ticipe de cette cer­ti­tude étrange qu’ont cer­tains films de croire que les événe­ments au ciné­ma doivent s’en­chaîn­er tou­jours d’une seule et même façon. Dans ce réc­it d’ini­ti­a­tion en milieu foot­bal­lis­tique, tout est telle­ment bien rangé, ajusté, lis­i­ble, con­forme à l’idée qu’on pour­rait se faire de cet envi­ron­nement, qu’au plaisir de la sat­is­fac­tion comblée se mêle très vite l’en­nui du chemin rebat­tu.

Au début du film, il est une scène où le héros bute sur un exer­ci­ce de prob­a­bil­ités. Pour se sor­tir d’embarras, il demande à son cama­rade de lui en expli­quer le fonc­tion­nement. Péd­a­gogue, celui-ci répond, peu ou prou : « Il y a 1% de chances de ren­tr­er dans un cen­tre de for­ma­tion ; il y a 10% de chances de devenir pro­fes­sion­nel lorsqu’on y est ; donc il y a 1 chance sur 10 000 d’être pro­fes­sion­nel. » À l’autre bout du réc­it, JB – qui a dis­ons, une chance sur deux de périr de sa mal­for­ma­tion s’il per­siste à jouer – est fier de déclar­er à son ami sa décou­verte : ce qui dif­féren­cie la vie des math­é­ma­tiques, c’est qu’un fait fort prob­a­ble peut ne pas se révéler effec­tif. Que rien n’est beau, finale­ment, comme tromper les sta­tis­tiques. On a donc envie de se deman­der : pourquoi le réal­isa­teur n’a-t-il pas fait sien cet axiome ? Pourquoi le film se donne-t-il 100% de chance de ressem­bler à tous les autres ? Pourquoi le spec­ta­teur est-il chaque fois sûr de ce qui va arriv­er, de ce qui va se dire ? Pourquoi le film donne-t-il l’im­pres­sion de soulign­er ses enjeux au mar­queur, de mon­ter ses séquences en pilotage automa­tique ? Pourquoi recon­duire tou­jours à l’i­den­tique des his­toires qui n’ex­is­tent pas ?

Finale­ment, ce n’est pas telle­ment la naïveté de son réc­it qui, dans Les Petits Princes, fatigue, ni même son aspi­ra­tion soumise au tra­vail « bien fait » (com­pren­dre : « fait comme dans une pub­lic­ité »), mais plutôt cette espèce de manie typologique dans laque­lle son réal­isa­teur l’en­gonce spon­tané­ment, inca­pable de con­stru­ire quelque ten­sion dra­ma­tique ailleurs que dans le couloir bal­isé des oppo­si­tions soci­ologiques, ici martelées à coup de con­trastes paresseux : ville et cam­pagne, sport et art, fille et garçon. On sera du reste con­tent d’ap­pren­dre qu’à Saint-Ger­main-en-Laye, tan­dis qu’au cen­tre de for­ma­tion le petit bouseux blanc se fait traiter de Jam­bon Beurre par ses cama­rades – parce que oui, le scé­nario lui a fait cette trou­vaille de l’ap­pel­er JB – les petites bour­geois­es coulent des douilles le long de leur piscine ; quand elles ne s’emploient pas, leur révi­sion de géo­gra­phie ter­minée, au street art dans quelque squat branché.

JB, per­son­nage à ini­tiales, « gars de la cam­pagne » comme on dit, était pour­tant loin d’être insignifi­ant : tout du long il glis­sera des champs de blé au ter­rain de foot, de la salle de classe au Parc des Princes, avec un idéal­isme judi­cieuse­ment buté et terre à terre. Seule­ment le film, au lieu de le suiv­re dans son com­bat, au lieu de l’é­couter dans ses doutes, donne le pénible sen­ti­ment de le promen­er sur une suite de chro­mos éculés. De bout en bout, JB se dis­sout dans le pro­gramme du réc­it, marche dans son ombre, en subit la marche for­cée. On se sou­vient que le Petit Prince, avant de « tomber comme tombe un arbre », était un per­son­nage curieux de tout. Il savait s’é­ton­ner de choses ter­ri­bles : qu’il fal­lût être bien habil­lé pour être enten­du, qu’il fal­lût révéler le prix des choses pour en prou­ver la qual­ité, qu’il fal­lût se pro­téger de l’amour comme on se pro­tège des épines d’une rose. Il décou­vrait le cliché comme on décou­vrait une fille de ses vête­ments. Où sont les Petits Princes dans le film ?