Com­ment filmer la prise de drogues, ses effets et ses usagers ? Pour l’héroïne, un squat miteux en Écosse fera l’affaire, pour la cocaïne, on préfèr­era un loft à New York, et pour les drogues de syn­thèse type ecsta­sy ou GHB… La plage évidem­ment. Le réal­isa­teur brésilien Mar­cos Pra­do a choisi le rivage par­a­disi­aque de Recife (et les canaux d’Amsterdam pour con­tre­bal­ancer) comme décor à son drame hétéro-les­bi­en. Entre moral­i­sa­tion soft sur les dan­gers de la drogue et esthéti­sa­tion léchée de la cul­ture rave, Les Par­adis arti­fi­ciels ressem­ble plus à un shoot­ing mode qu’à un pam­phlet anti-nar­co­tique, pour le meilleur comme le pire.

Eri­ka (Nathalia Dill) et Lara (Livia de Bueno), deux jeunes Brésili­ennes font route vers Recife pour par­ticiper à une rave-par­ty géante. Pour la brune Eri­ka, ce sera sa pre­mière vraie presta­tion de DJ, pour la blonde Lara, l’occasion de trip­per sur la musique de sa petite amie tout en ingur­gi­tant pléthore de drogues. Deux ans plus tard, on décou­vre à Ams­ter­dam la brune, maman céli­bataire d’un petit garçon. Dev­enue DJ star, sa route croise celle de Nan­do, un com­pa­tri­ote en vacances. Folle­ment épris l’un de l’autre, ils vont pour­tant devoir se sépar­er car leur passé respec­tif, un drame per­son­nel, les hante tou­jours. Mais leur ren­con­tre hol­landaise est-elle véri­ta­ble­ment un love at first sight, ou le des­tin les avait-t-il déjà réu­nis, ailleurs ?

Jouant la décon­struc­tion tem­porelle, Les Par­adis arti­fi­ciels s’essaie au dif­fi­cile exer­ci­ce du réc­it enchâssé, entre passé et présent d’Erika et Nan­do, jusqu’au croise­ment inéluctable de leur des­tin. Sur ce ter­rain dra­maturgique, Mar­cos Pra­do n’évite pas les rac­cour­cis et les facil­ités mais il parvient hon­nête­ment à boucler ses enjeux nar­rat­ifs, du moins dans la pre­mière heure. Les cir­con­vo­lu­tions spa­tiales (Recife, Rio et Ams­ter­dam) et les inces­sants va et vient passé/présent com­posent au bout du compte un film rel­a­tive­ment équili­bré. Là où le bât blesse, c’est davan­tage sur l’iconographie choisie pour camper l’histoire com­pliquée de ses pro­tag­o­nistes. Évi­tant le mis­éra­bil­isme habituelle­ment lié aux drogués, Pra­do opte pour une esthé­tique papi­er glacé qu’un mag­a­zine féminin ne renierait pas. Les deux actri­ces sem­blent des man­nequins tout droits sor­tis d’une pub­lic­ité pour une mar­que de vête­ments hip­pie. Tous leurs acces­soires, leurs bijoux, les décors dans lesquels elles évolu­ent son­nent faux à force d’esthétisation. La scène d’amour met­tant en présence trois des pro­tag­o­nistes en est un cas d’école. Les vis­ages féminins maquil­lés d’une pein­ture phos­pho­res­cente hyp­no­tisent, jouent la carte du beau. Mais alors que ce moment sym­bol­ise le nœud dra­ma­tique du film, la cat­a­stro­phe trag­ique à l’œuvre, la mag­nif­i­cence des corps éclipse le fond. Seule la forme per­siste. Et mal­heureuse­ment, Les Par­adis arti­fi­ciels s’enlise dans cette veine, oubliant de mon­tr­er les âmes pour se con­cen­tr­er sur la chair.

Tan­dis que la pre­mière heure pro­pose des séquences tem­porelles longues, qui per­me­t­tent d’entrer dans le monde des per­son­nages, la dernière par­tie du film enchaîne les change­ments d’époque et de nar­ra­teur de façon abrupte. Dur à suiv­re tant les scènes ne sont pas amenées, Les Par­adis arti­fi­ciels pèche à vouloir tout mon­tr­er. Les sou­venirs famil­i­aux de Nan­do, les affres psy­chologiques de son petit frère, la con­damna­tion du traf­ic de drogue, les rela­tions entre Eri­ka et son fils, la tragédie de l’overdose… N’en jetez plus, la cour est pleine. Mal­gré une beauté plas­tique indé­ni­able, peut-être trop fash­ion pour être crédi­ble, le métrage souf­fre d’un déséquili­bre de ton. À vouloir cas­er trop de pistes en bout de course, Mar­cos Pra­do perd le fil, tout comme le spec­ta­teur qui finit par se dés­in­téress­er du des­tin pour­tant sin­guli­er de ces anti­héros.