Moins de quar­ante ans, deux films à son act­if (le dernier réal­isé en 2005), l’Ar­gentin Damián Szifrón fut l’un des invités sur­prise du dernier fes­ti­val de Cannes. Il s’a­vançait, et s’a­vance tou­jours, gail­larde­ment sous la ban­nière du pro­mo­teur Almod­ó­var, qui «présente» la chose – il n’est en fait pas que le présen­ta­teur mais aus­si l’un des pro­duc­teurs. Notre cham­pi­on de la ciné­matogra­phie espag­nole a assuré­ment inspiré le pro­logue où l’on retrou­ve le principe de la comédie out­ran­cière per­chée dans le ciel, plus pré­cisé­ment dans un avion, comme dans son dernier film, Les Amants pas­sagers, pathé­tique brou­et sor­ti en 2013. Rien que sur le papi­er, on sent point­er l’au­tosat­is­fac­tion sus­pecte d’un film passé par la case «cal­i­brage pro­duit» et le tam­pon­nage règle­men­taire de la «valeur sûre».

Le bid­ule com­mence ain­si : les pas­sagers d’un avion se ren­dent compte peu à peu qu’ils sont tous liés à Gabriel Paster­nak. Ce type, bien présent dans le vol, est un raté qui a décidé de régler ain­si ses comptes pour de bon avec les acteurs (et pour­fend­eurs) de son exis­tence. Hommes et femmes plus qu’au bord de la crise de nerfs : le tout se ter­mine par un piqué – de l’avion – tout droit sur un cou­ple âgé se pavanant au cœur de son par­adis pavil­lon­naire. Il s’agit du pro­logue ayant valeur de pre­mier sketch, d’autres suiv­ront après un générique où défi­lent des ani­maux sauvages : la vie sera cette jun­gle où l’homme déraille par­fois de la bien­séance de la civil­i­sa­tion pour se laiss­er aller à quelque instinct prim­i­tif. Les Nou­veaux Sauvages est donc un film à sketchs, et le déroulé de cette idée, à la manière d’un triste pro­to­cole.

Les gros sabots du tâcheron

On pense – on ose – à A Touch of Sin de Jia Zhang-ke, qui partage les mêmes motifs (frus­tra­tion et humil­i­a­tion sociales débouchant sur des expres­sions de la vio­lence) et une struc­ture sim­i­laire (ici six épisodes con­tre qua­tre dans A Touch of Sin). On peut alors bien mesur­er toute la dis­tance entre les deux, quand le Chi­nois déploie une car­togra­phie du pays et un réseau souter­rain de cette vio­lence – avec la ques­tion sous-jacente du soulève­ment et de l’insurrection –, Les Nou­veaux Sauvages fait paresseuse­ment grouiller son petit monde dans sa fange. Et ce n’est pas la peine d’insister sur l’abîme séparant les mis­es en scène : la ciselure d’un côté, les gros sabots du tâcheron de l’autre.

Dans la foulée de la pro­jec­tion, on sera mieux armé pour affron­ter une époque de plus en plus com­plexe : on aura appris que le monde est cru­el, avec des iné­gal­ités sociales (des rich­es et des pau­vres, mais aus­si, tou­jours plus de com­plex­ité, des ressor­tis­sants de la classe moyenne), des injus­tices (comme les PV abusifs dont les vari­antes pour­raient être les ser­ruri­ers véreux ou la hausse de la TVA), des tromperies, et aus­si des adultères lorsque s’in­vi­tent sexe et sen­ti­ments. Et puis aus­si de la vio­lence. Beau­coup. Plein. Bien plan­qué der­rière la farce avec ses rebondisse­ments cal­culés au mil­limètre, le rap­port à la vio­lence n’en est pas moins com­plaisant et des­sine rien de moins qu’une fable hour­dée d’un pop­ulisme qui tache, avec l’idée sat­is­faisante et dére­spon­s­abil­isante que le sauvage, c’est cha­cun d’en­tre nous, mais avant tout l’autre.