Cer­taines don­nées a pri­ori trans­gres­sives de la comédie améri­caine sont dev­enues de telles con­stantes qu’elles sont entrées dans une cer­taine banal­ité, voire dev­enues le par­avent d’un esprit fort peu sub­ver­sif. Facéties sur l’in­sti­tu­tion famil­iale, quipro­qu­os sex­uels osés, visions trash, vannes aux dépens de la big­o­terie et de la méfi­ance post-11-Sep­tem­bre : le nou­veau film du réal­isa­teur de Dodge­ball (bien reçu en son temps par la cri­tique) a tout cela, mais doit-on le pren­dre pour argent comp­tant ?

L’idée d’un petit reven­deur de cannabis qui, pour les besoins d’un deal plus gros que lui à tra­vers le Rio Grande, se con­stitue une famille bidon avec sa voi­sine strip-teaseuse et deux ados (un puceau et une fugueuse), avait de quoi flat­ter les nar­ines. Or dès les pre­mières scènes, son exé­cu­tion, ou plutôt le comique scabreux auquel il sert de pré­texte plus ou moins dis­tant, paraît bien frag­ile. L’ac­teur prin­ci­pal Jason Sudeikis, en pre­mier lieu, sem­ble par­fois jouer dans un autre film, avec son per­son­nage de deal­er antipathique qui ne dis­tribue pas seule­ment de l’herbe mais aus­si, en abon­dance égale, des vannes à base de titres de films récents (réflexe que ses parte­naires repro­duisent rapi­de­ment). Cette ten­dance à la cita­tion a pour effet sec­ondaire de met­tre le film un peu à dis­tance, comme si on le regar­dait d’en haut tel un objet voué seule­ment à invo­quer la cul­ture pop­u­laire con­tem­po­raine (les allu­sions à la musique vien­nent à leur tour). Plus gênant : cette invo­ca­tion, loin d’être une com­mu­nion franche avec son époque, n’est pas dénuée d’une cer­taine con­de­scen­dance — laque­lle transparaît notam­ment dans les échanges avec un ado ama­teur de hip-hop et dont les tics (notam­ment de lan­gage : “d’y­ou know what I’m say­ing?”) sont observés avec un regard épou­sant la défi­ance des pro­tag­o­nistes.

De l’irrévérence à l’intolérance

D’une manière générale, l’ir­révérence facile de ces Miller, sous le pré­texte de plonger la pseu­do-famille mal assor­tie dans un univers qui les dépasse, tend à trahir un com­plexe inavoué face à l’altérité. Out­re son atti­tude cul­turelle ambiguë, le film se fend de gags d’une vul­gar­ité plus que dou­teuse aux dépens des Mex­i­cains, comme celui impli­quant le polici­er joué par Luis Guzmán et se con­clu­ant par un navrant quipro­quo sur le taux de change peso-dol­lar[1]. Dès lors, même ses coups d’é­clat ultérieurs à l’é­gard d’une famille d’Améri­cains moyens à mobile-home et à la sex­u­al­ité refoulée prê­tent le flanc au soupçon qu’il y aurait der­rière cette satire le même mépris de l’autre, de ceux dif­férents de la façade poli­tique­ment incor­recte affichée par le quatuor “Miller”. Façade d’au­tant plus frag­ile, d’ailleurs, que les ressorts comiques autour de celui-ci, de la façon dont tient cette équipe mal assor­tie, s’avèrent binaires et peu sub­ver­sifs : on oscille entre les clashs du type “nous ne sommes pas une vraie famille, regardez la bande de losers qui m’en­toure” (et on refait le compte de la strip-teaseuse, du puceau, etc.) et la cohé­sion for­cée du type “on est cen­sés être une famille, donc on reste ensem­ble”. Du coup, le rire se fait un peu jaune quand on réalise la men­tal­ité con­ser­va­trice qui le sous-tend.

Notes

Notes
↑1 Sans par­ler du per­son­nage du baron de la drogue local, cam­pé par un improb­a­ble et dis­pens­able Tomer Sis­ley ne dis­sim­u­lant même pas son accent français.