Fraîche­ment débar­qué du pays joyeux ou femmes flics intè­gres et bonnes sœurs high-tech com­bi­nent leurs efforts dans la quête de temps de cerveau humain, Renaud Bertrand com­met un pre­mier film sournois à la gloire du libéral­isme. Atten­tion, aux apparences: film idéologique en puis­sance.

Après que la fer­me­ture de leur usine les ont dégagés comme du bétail, deux quadragé­naires doivent obtenir leur bac pour avoir une chance de retrou­ver du tra­vail. Michel (Jacques Gam­blin) entraîne donc Gérard (Kad Mer­ad) sur les bancs du lycée, bien décidé à retrou­ver sa dig­nité d’homme, quitte à met­tre en péril sa famille pour­tant unie dans les saines valeurs tra­di­tion­nelles de la France d’en bas.

Grande nou­velle: Les Irré­ductibles serait-il un sur­saut poli­tique dans le ciné­ma français ? Le sujet est brûlant d’ac­tu­al­ité en cette année d’échéances élec­torales et gravite autour de ques­tions aus­si majeures que le rôle de l’é­d­u­ca­tion, le chô­mage ou l’échec des insti­tu­tions. De ces thèmes engagés, ne pou­vait émerg­er qu’un film social, engagé comme un Ken Loach (mod­èle du réal­isa­teur), sal­va­teur autant que courageux. Hélas, Renaud Bertrand s’ap­plique à démon­tr­er le con­traire en refu­sant d’aller au-delà de la petite his­toire indi­vidu­elle de ses pro­tag­o­nistes, en s’ar­rê­tant à la sur­face des choses, bref, en con­tour­nant tout aspect polémique pour se con­tenter d’un rem­plis­sage de sit­u­a­tions insipi­des et stéréo­typées.

Le film, sous ses aspects fausse­ment neu­tres et inno­cents, véhicule insi­dieuse­ment une idéolo­gie pro­fondé­ment con­ser­va­trice et prend les accents de la pire des pro­pa­gan­des libérales. Le syn­di­cal­isme, archaïque et inutile, est ramené à la dimen­sion d’une mis­érable activ­ité à laque­lle plus per­son­ne ne croit, menée par un leader dépassé et ridicule. L’en­seigne­ment pub­lic, franche­ment pas à la hau­teur, est dis­pen­sé par des grévistes en attente, égo­cen­triques et auto­suff­isants (c’est quand même mieux les cours privés par cor­re­spon­dance; bon, c’est un peu cher, mais il faut savoir ce qu’on veut). Finale­ment, per­son­ne d’autre que le bon patron pater­nal­iste (Rufus) ne saura venir en aide aux courageux bache­liers bien décidés à s’en sor­tir par eux-mêmes (la grève ne sert à rien, c’est bien con­nu, alors autant accepter bien docile­ment son sort et essay­er de sauver sa peau).

Cette abjecte galerie de clichés a la chance d’être étouf­fée par une mise en scène à la portée révo­lu­tion­naire d’un épisode de Julie Lescaut (Renaud Bertrand aime vis­i­ble­ment rester baign­er dans son jus). La direc­tion d’ac­teurs est inex­is­tante (Jacques Gam­blin a rarement été aus­si peu con­va­in­cant, mal­gré les efforts des sec­onds rôles pour abaiss­er les exi­gences). Le scé­nario s’englue dans une accu­mu­la­tion de saynètes rumi­nant les mêmes enjeux (bac ou pas bac?) dont on finit par se dés­in­téress­er. Le tra­vail du chef opéra­teur (lumière et cadrages soignés) n’altér­era finale­ment pas l’ar­rière-goût détestable que lais­sera, heureuse­ment, ce can­tique à l’idéolo­gie dom­i­nante.

La société va mal. Heureuse­ment, il existe encore de courageux révo­lu­tion­naires comme Renaud Bertrand pour ramen­er à la réal­ité les con­sciences dégénérées et exhiber les bons et courageux tra­vailleurs qui veu­lent vrai­ment s’en sor­tir. Le film flat­te ce que la vérité pop­u­laire a de plus vil, en jouant d’une dém­a­gogie aux pen­chants pop­ulistes. Cette ode aux préjugés sim­plistes est une véri­ta­ble insulte à la réflex­ion et à l’in­tel­li­gence. Mau­vaise nou­velle: si le sur­saut était bien poli­tique, la poli­tique est, elle, réac­tion­naire.